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Police: plus rien à sauver. Le Retour De David Simon à Baltimore

Police: plus rien à sauver. Le Retour De David Simon à Baltimore

Vingt ans après la mythique The Wire, le génial David Simon est de retour à Baltimore avec We Own this City. Mini-série de six épisodes, adaptation du livre éponyme du journaliste Justin Fenton (traduit comme La ville nous appartient, aux éditions Sonatine). L’occasion de comparer les deux œuvres qui, plus ou moins centralement, traitent de la police et sa relation avec le reste de la société.

Si la critique de la police était déjà sévère dans The Wire (2002), elle est désormais un réquisitoire sans concession. En effet, il y a vingt ans, quand bien même la série dénonçait la politique du chiffre et la violence de certains flics, il n’en demeurait pas moins des policiers tâchant encore de faire de la ville un endroit un peu plus vivable. Que l’on songe à ce capitaine –dans la saison 2 de The Wire- qui trouvait enfin une solution pour la consommation de crack, en cessant la guerre pour réserver un quartier aux consommateurs (solution pas idéale mais qui avait l’avantage de préserver le reste de la population du fléau).

Le regretté Michael K. Williams, inoubliable Omar dans The Wire

La police tue, la police vole, la police trafique

Avec We Own this City, il ne reste pratiquement plus rien à sauver dans la police. On est d’ailleurs bien en peine d’y trouver un héros positif. Corrompus jusqu’au point de faire de la concurrence à la pègre. Voleurs, menteurs et violents, les policiers sont haïs de la population. Si bien qu’il devient impossible de constituer un jury populaire. En effet, aux États-Unis, la plupart des tribunaux ont un jury populaire (comme les Assises en France). Or, dans la série, pour choisir les jurés qui le composent les juges leurs demandent s’ils ont un problème personnel avec la police de Baltimore. La presque totalité affirment ne pas croire à une seule preuve présentée par un policier. Tous savent que les policiers fabriquent de fausses preuves et mentent effrontément. Le discrédit est si complet que le problème de la justice c’est la police.

Du fictif à la réalité journalistique

On est presque déçu par la série, on s’attendait de David Simon qu’il fut un peu plus nuancé. Que Simon dise que la police tue, mente, vole et trafique, c’était assez attendu. On aurait préféré qu’il parvienne, comme dans The Wire, à complexifier le propos, rendre les policiers plus ambivalents. Mais The Wire était une fiction. Même si elle était en grande partie inspirée des observations de David Simon comme journaliste durant ses années au Baltimore Sun, c’était une œuvre de fiction. Elle pouvait donc être assez nuancée. Simon avait pu romancer et complexifier les personnages policiers.

Mais We Own this City est l’adaptation d’une œuvre journalistique qui a enquêté sur une brigade de Baltimore dont les agents se recrutaient surtout pour leur corruption, avec la bénédiction de la hiérarchie. En passant de la fiction à l’adaptation d’une réalité enquêtée, on passe de policiers complexes et contradictoires à des policiers violents et corrompus. La réalité est plus dure et moins nuancée.

Cette réalité posée, la série n’empêche pas des réflexions sur les causes de cette violence policière. Et là on retrouve quelques thématiques qui avaient fait toute la richesse de The Wire. Entre autre, il y a de nouveau une critique acerbe de la politique du chiffre.

La politique du chiffre, encore et toujours

Si la brigade ultra-corrompue de We Own this City peut prospérer des années durant (sur près de vingt ans) c’est avant tout parce qu’elle produit du chiffre. Or c’est le seul critère qui importe les pouvoirs politiques.

Pourquoi ? Parce que les élus peuvent dire qu’ils font quelque chose quand ils annoncent une forte hausse des détentions. Afin d’obtenir ce chiffre, les policiers abandonnent les enquêtes ardues qui permettraient d’identifier des criminels et se contentent d’arrêter les premiers venus dans la rue. C’est-à-dire presque exclusivement la population noire et pauvre. Pour boire de l’alcool, pour fumer un joint ou pour rien, juste pour être là. Ça, ça fait du chiffre. Ça ne change rien à la criminalité qui augmente exponentiellement mais ça fait du chiffre. Des centaines de milliers de détentions à présenter comme un bilan devant l’électorat.

Quel rapport entre cette politique du chiffre et la corruption des policiers ? La série n’est pas très explicite sur ce point mais elle laisse entendre que le travail policier perd de son sens. Arrêter plein de monde pour rien et/ou inventer sans cesse des motifs absurdes constituent les premiers pas vers la falsification. Une fois celle-ci installée, les policiers continuent de falsifier la vérité puisque c’est devenu le cœur de leur métier. Et ils y trouvent de nouveaux bénéfices, personnels désormais. Voilà comment peu à peu, une brigade d’anti-criminalité se converti en un groupe « de malfrats des années 30 » (dixit le chef de la Police de Baltimore).

La guerre à la drogue, la catastrophe qui nous ronge

Au-delà de la corruption de cette brigade et la violence généralisée de la police, la série pose à nouveau la question de la guerre à la drogue. Cette absurdité dont personne ne semble capable de sortir. Le constat de son échec et de son inanité a été maintes fois dressé, y compris par des autorités morales et politiques internationales de premier ordre. Mais quelque soit la réalité, il y a toujours des politiciens avides de postures électorales qui la relancent au détriment de toute la société (avec une population carcérale pléthorique et une corruption endémique, entre autre). Cette réalité de Baltimore est facilement transposable en France, il n’est qu’à écouter le ministre Darmanin.

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