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La guerre civile, un concept flou (I) Délire d’extrême-droite

La guerre civile, un concept flou (I) Délire d’extrême-droite

Fantasme, réalité ou menace, la « guerre civile » est souvent évoqué dans des discours et analyses politiques. Mais l’expression peut signifier des choses très différentes selon qui l’utilise. Elle a, par exemple, fréquemment été utilisé pour décrire l’effroyable situation syrienne de cette dernière décennie, avec ses multiples massacres et conflits armés. Mais de nombreux politiques et commentateurs parlent de « guerre civile » pour dépeindre la France actuelle. Pourquoi le font-ils? L’expression se justifie t-elle? En d’autres termes, peut-on définir un peu sérieusement la guerre civile? Aujourd’hui, premier volet de l’exploration de ce concept flou, avec son utilisation par l’extrême-droite. Délire assuré

Le couple « guerre civile »-« grand remplacement »

Dans sa forme la plus médiatique, le fantasme de guerre civile est couplé avec l’idée de grand-remplacement brandie par un large spectre de droite. En effet, dans la logorrhée zemmourienne (qui a très largement débordé la seule extrême-droite), le délire paranoïaque condensé dans l’expression “grand-remplacement” est associé à l’idée d’une guerre civile. Celle-ci serait soit déjà commencée, soit en devenir (c’est selon l’humeur du plumitif).

Une histoire assez détaillée de l’idée de « grand remplacement », LCP, 2022.

Cette supposée guerre civile en France se présenterait sous la forme d’enclaves disséminées dans l’ensemble du territoire. Dans lesquels règneraient des potentats locaux. A la fois islamistes et dealers ou trafiquants (les distinctions ne sont pas le fort de monsieur Zemmour, ni de Darmanin, ni de bien du monde dans ce large spectre conspirationniste. Et pour cause : c’est grâce aux confusions entre les notions que la théorie gagne un vernis de cohérence). Ainsi, il y aurait une sorte de métastase (pour reprendre une métaphore médicale chère aux nazis) du territoire par enclaves successives.

Un fantasme implanté dans la culture d’extrême-droite

Le fantasme de guerre civile est profondément ancré dans l’imaginaire d’extrême-droite. Elle est par exemple mise en scène dans des romans de Laurent Obertone. (Auteur à la droite de l’extrême-droite, qui avait notamment popularisé la notion d’« ensauvagement » il y a plus de dix ans, reprise entre autre par Darmanin). Ses livres sont des best-sellers parmi le lectorat d’extrême-droite, particulièrement chez les forces de l’Ordre. Obertone imagine un “Califat de Saint-Denis” bien sûr dirigé par des malfrats issus de l’économie de la drogue. Dans ses romans, qui empruntent plus à la culture (ou la mode) zombie qu’à la littérature de guerre, les résistants à ce Califat sont l’armée et, bien sûr, des communautés d’ultra-droite.

Cette culture d’extrême-droite diffusée par de nombreux produits (livres, BD, journaux, vidéos, discours politiques, etc) a des effets concrets. Elle créé un monde à part qui a sa propre cohérence. Ainsi, une partie de la population vit à l’intérieur d’un fantasme. Et elle se vit en guerre. Ce qui distingue les extrême-droites ce sont les ennemis désignés dans cette guerre.

La guerre raciale

Dans la version la plus extrême, le critère pour désigner l’ennemi se veut très clair : la race. Il s’agit, bien sûr, d’une illusion : rien de plus vague et aléatoire que la « race ». Et pour cause, il s’agit d’un concept dont l’ineptie scientifique n’est plus à démontrer. Les racistes évoluent donc dans un monde aux contours très flous, toujours menacés de voir leurs Blancs se révéler être autre chose (juifs, arabes, noirs, gays ou n’importe quoi qui dépasse la frontière inexistante de leur imaginaire délirant). Cette absence de critère sérieux n’empêche pas les suprématistes de se concevoir en guerre contre toutes les minorités.

– Tu vois bien que ça part en couille. Ce pays mérite une guerre civile raciale bien sale. Il faut qu’ils crèvent ces chiens.

– Il reste quelques années avant l’effondrement. De toute façon, la guerre raciale est inévitable. C’est juste une question de temps.

– Là où nous, les nationalistes racialistes, on doit être assez malins, c’est en gros laisser le combat intersectionnel. Les obliger à s’exterminer entre eux. Ils vont déjà s’exterminer entre pro-arabe et pro-juif (…) Quand les féministes, les LGBT, les bougnoules, les nègres qui sont pas musulmans, tout ça, vont commencer à se bouffer la gueule entre eux. Là, tu mange le pop-corn, tu regarde la télé, tu aiguise tes armes. Et quand ils se sont bien affaiblis, tu achève les bêtes.

Extraits de la boucle Watsapp de policiers de Rouen (IIham Maad, « Gardiens de la paix », Arte-Radio, 2020)

Dans ces extraits d’échange entre policiers de Rouen (sur un groupe privé Watsapp en 2019), on entend des hommes qui analysent la situation en termes de guerre civile. Pour eux, le critère essentiel qui distingue les camps de cette guerre est racial. Il y aurait les Blancs (eux) d’un côté et les minorités de l’autre (arabes, musulmans, noirs, juifs, LGBT). Ils considèrent donc qu’il faut exacerber les différences entre les minorités, afin de rétablir la domination des Blancs. Il s’agit d’un exposé tactique à l’intérieur d’une guerre qui se déroulerait sur le territoire français.

IIham Maad, « Gardiens de la paix », Arte-Radio, 2020

La guerre civilisationnelle

Le thème de la guerre raciale reste cependant cantonné à l’extrême de l’extrême des agités du bocal. Il s’agit de la thèse de pépé sénile quand il a trop bu et du skinhead qui veut-tout-casser (néanmoins Pépé et Skinhead occupent aujourd’hui une frange non négligeable de la police et de l’armée, en particulier chez les forces spéciales). Mais il y a une version mainstream de cette même thèse qui, elle, se retrouve sur tous les plateaux télé, les discours politiques et les universités: la guerre de civilisations.

Le concept inepte de race est remplacé par celui tout aussi flou de « civilisation ». Son grand promoteur fut un célèbre universitaire étatsunien, Samuel Huntington (1927-2008) à travers un ouvrage intitulé le Choc des Civilisations (1996). Huntington a simplement revêtu d’un vernis scientifique (en se revendiquant du concept de civilisation développé par l’historien de la longue durée Fernand Braudel) son propos d’un racisme crasse. Celui-ci s’est d’ailleurs exprimé de façon plus clair dans l’un de ses derniers ouvrages, Qui sommes nous? (2004), une charge contre les latinos qui seraient fondamentalement différents des Étasuniens.

Quoiqu’il en soit, le prestige de Huntington a permis de réintroduire des idées profondément racistes dans le mainstream intellectuel et culturel. Par exemple, un blockbuster des années 2000, 300! se comprend comme une version très grand-public des idées d’Huntington. Les Spartiates, représentants de la civilisation blanche européenne, y affrontent les Perses (c’est-à-dire l’Iran) décrits comme des monstres dégénérés.

300! de Zack Snyder (2006) adaptation d’un comic de l’ultra-réactionnaire Franck Miller

Guerre civile imbriquée à l’international

Mais qu’est ce qu’à voir une « guerre civilisationnelle » avec la guerre civile? Les guerres civiles impliquent presque toujours une dimension internationale. Il s’agit certes d’une guerre qui se déroule à l’intérieur d’un territoire national mais elle se conçoit en lien avec des belligérants externes. Ainsi, durant la « Guerre Froide » (qui fut chaude dans bien des pays), il y avait de nombreuses guerres civiles (à l’intérieur d’un pays entre ses habitants, par exemple au Vietnam) mais qui impliquaient d’autres puissances (en l’occurrence l’URSS et les États-Unis). Huntington remplace l’affrontement idéologique (communisme versus capitalisme) qui sous-tendait la Guerre Froide par celui de civilisations qui se distingueraient par leurs cultures (c’est là qu’il est particulièrement flou, et pour cause: le terme culture ne sert qu’à esquiver celui de race).

Une guerre suppose des combattants

Nous commençons à mieux saisir l’imaginaire, délirant mais cohérent, de l’extrême-droite qui brandit le fantasme de la guerre civile. Maintenant établis les fondements (intellectuellement très précaires) sur lesquels cette idée repose, pour aller plus loin je propose de les prendre au sérieux. C’est-à-dire d’essayer d’esquisser ce que serait cette guerre civile dont les belligérants ont été défini (par la race ou son cache-sexe de « culture » ou « civilisation »).

Une guerre suppose des affrontements entre belligérants. Et il faut que ces belligérants soient de forces (au moins temporairement) comparables, sans quoi l’affrontement tourne court. Il convient donc de dresser le rapport des forces en présence dans ce que l’extrême-droite présente comme une guerre civile. Autrement dit, quels seraient les belligérants et de quelle puissance de feu disposent-ils?

L’impossibilité d’une guerre, la preuve par l’absurde

Nous l’avons vu, pour Zemmour et sa bande, il y aurait des enclaves dominés par des dealer-islamistes qui seraient autant de territoires échappant à la France à l’intérieur de la France. Avec un minimum de sérieux, peut-on concevoir un affrontement armé entre forces suffisamment équivalentes pour qu’il se prolonge au delà de quelque escarmouches (les faits-divers épars présentés comme autant de faits de guerre par Zemmour et les siens)?

Pour qu’une telle guerre civile ait lieu, il faudrait imaginer que ces fameux islamistes-vendeurs-de-drogue aient pu à la fois coordonner des milliers de combattants et aient rassemblé un arsenal militaire en mesure de tenir tête à l’État. C’est-à-dire aux policiers (environ 150 000) et aux gendarmes (environ 100 000) mais aussi aux militaires (au moins 200 000).

Face à ces 450 000 personnes armées du côté de l’État, quelles seraient les forces des islamistes-vendeurs-de-drogue?

Première hypothèse. Puisque nous sommes dans un délire d’extrême-droite, il faudrait considérer que la population musulmane dans son ensemble fusse l’ennemi intérieur. Donc de 5 à 6 millions de personnes. Mais, même parmi les plus tarés des tarés, personne n’imagine que cette catégorie « musulmane » soit homogène. Y compris les tarés savent l’immense majorité des musulmans être de paisibles habitants dont les principaux soucis et aspirations se confondent avec ceux du reste de la population (travail, logement, santé, avenir décent pour la descendance).

Donc, seconde hypothèse, une minorité parmi les musulmans -les djihadistes- serait en mesure d’affronter l’État et l’ensemble du pays. Comment imaginer un tel scénario? En prenant ses fantasmes pour des réalités. Avec les meilleurs intentions (envers l’extrême-droite), la plus haute estimation du nombre de djihadistes ne dépasse pas trois milles individus. Il s’agit là d’une estimation extrêmement exagérée à dessein: même en imaginant une telle armée, elle serait totalement incapable d’affronter l’État français.

Qu’un seul objectif : le massacre

Si l’hypothèse de guerre civile est éliminée par quoi faut-il la remplacer dans la théorie du grand-remplacement ? Autrement dit, dans le couple grand-remplacement/guerre civile du discours zémmourien, que reste t-il une fois écartée la seconde ? Réponse : le massacre.

En cas d’un conflit interne armé, l’État disposerait des principales forces armées de la nation (polices et armées), de l’ensemble des médias de masse, de la collaboration active d’une frange de population plus ou moins organisée en milices, de la collaboration bien plus vaste du mouchardage (largement incité par les campagnes médiatiques). Bref, le rapport de force est incomparable.

Invoquer une guerre civile qui n’a aucune possibilité matérielle de se concrétiser ne peut que servir un propos: inciter et organiser un massacre à plus ou moins longue échéance. C’est ce que nous verrons dans le prochain volet.

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