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La “neutralité” de l’ordre établi et la lassitude de sa critique

La “neutralité” de l’ordre établi et la lassitude de sa critique

Une équipe pédagogique d’un collège de Seine Saint-Denis a organisé un atelier pour des élèves de 4ème avec un artiste invité pour créer des fresques. Le projet avait pour but de sensibiliser les collégiens à la notion de liberté d’expression. L’une des œuvres a été censurée par des fonctionnaires de l’Éducation Nationale.

Énième affaire de censure de l’expression libre et artistique en France, cette fois c’est l’œuvre d’élèves de 4ème du collège Jean Moulin de Neuilly-Plaisance qui n’a pas été du goût de certaines autorités éducatives. Plus attachés au garde-à-vous devant l’ordre policier qu’au développement de l’esprit critique des futures citoyens et citoyennes, des fonctionnaires de l’Éducation Nationale ont remis en cause le résultat d’un atelier de collégiens, organisé par leur équipe pédagogique et animé par l’artiste Itvan Kebadian.

Dans le cadre d’un atelier sur la liberté d’expression, les élèves avaient décidé de traiter trois thèmes, qui seraient les objets de leurs fresques à exposer sur les murs du collège. Or, l’un d’eux était les violences policières. Il se trouve que le même collège devait recevoir une ministre, si bien qu’elle eut une visite de sécurité (par une équipe composée de quatre policiers). Ces derniers n’ont pas aimé l’œuvre peinte par les élèves. Les policiers n’ont pas eu besoin de le faire savoir explicitement, il leur a suffit de froncer les sourcils devant l’œuvre et regarder méchamment la Principale du collège. Dès lors, l’œuvre incriminée a été décrochée et les enseignants ayant organisé l’atelier ont subi des pressions de leur hiérarchie.

Une professeure explique que la fresque était intitulée “bavures policières” en opposition avec l’idée d’une violence systémique, comme si elle devait justifier le contenu d’un atelier sur la liberté d’expression. On n’ose imaginer ce que ses élèves ont retenu de cette notion de “liberté d’expression” lorsqu’ils virent leur œuvre retirée du mur de leur collège.

Questionnés par Le Parisien sur leurs opérations d’intimidation contre l’équipe pédagogique, les fonctionnaires de l’Éducation Nationale invoquent la “neutralité” qui devrait régir l’espace public de l’école. L’argument est intéressant car il laisse entendre ce qui, selon eux, serait “neutre” et ce qui ne le serait pas. L’écologie, c’est neutre. Les élections aux États-Unis, c’est neutre. Les violences policières, bip ! Pas neutre. Autrement dit, trois réalités politiques majeures de notre temps sont choisies pour être traitées pas des enfants (dont nous saluons la lucidité), mais des adultes veulent leur apprendre ce que “liberté d’expression” veut dire en France : la cécité devant n’importe quel crime commis par des forces de l’ordre parce qu’elles sont les forces de l’ordre établi.

Pour sa part, l’artiste en résidence qui a animé l’atelier se dit peu surpris par cette censure. L’absence de surprise d’Itvan Kebadian est à la fois symptomatique et problématique. Il ne s’agit bien sûr pas pour lui d’arrêter d’exprimer les réalités matières de son œuvre (intelligemment décrite dans cet article). Mais la lassitude d’être sans cesse censuré est peut-être un effet désiré par le pouvoir policier. Celui-ci cherche à naturaliser le fait que dès qu’on parle de l’action policière, on entre dans une zone “sensible”. Comme si ces fonctionnaires payés par nous tous devraient, naturellement, jamais être questionnés. Et, à force, il se pourrait bien que nous nous lassions tous de dire des évidences sur l’illégitimité de la violence qu’ils exercent sur toujours plus de monde. Et, à terme, que nous finissions par l’accepter comme un fait naturel. Il fait froid en hiver. Le flic gaze toute l’année. Il fait chaud en été. Le flic éborgne, le flic censure, le flic tue. Les bourgeons éclosent au printemps. Les LBD aussi. Ainsi va la vie.

Il en va un peu de même avec l’ordre économique. Il y a plus de vingt ans, un slogan résumait bien le mécanisme central de cet ordre (déjà vieux à l’époque) : “Privatiser les gains, socialiser les pertes”. Alors quand Macron arrive avec ses vieilleries, ces recettes déjà échouées cent fois, il vient une énorme lassitude. Non, le “ruissellement”, même en lui donnant le nom de “premiers de cordée”, ne fonctionne pas. Non, favoriser les riches n’aide pas à la lutte contre les inégalités. Etc. Etc. Ces derniers jours, le Conseil d’État a donné raison aux syndicats qui cherchaient à stopper la “réforme du chômage”. Il en a suspendu l’application. Pourquoi ?  Parce qu’il a estimé que précariser les plus précaires ne favorise pas leur sortie de la précarité. Autrement dit, il a dû dire une évidence, tant le gouvernement dit n’importe quoi.

Nous sommes toujours partant pour dire les choses autrement mais, parfois, nous voudrions dire autre chose. Ne pas perdre tant de temps à réaffirmer des évidences. Pour cela, il faudrait que l’ordre établi fasse preuve d’un brin d’imagination, nous étonne un peu par son intelligence. Mais c’est déjà beaucoup trop demander à ces esprits confits de certitudes, dont la conformité à l’ordre économique soutenu par l’ordre policier est le seul horizon d’une lassante platitude.

https://www.leparisien.fr/seine-saint-denis-93/neuilly-plaisance-des-professeurs-accusent-leducation-nationale-davoir-censure-une-fresque-sur-des-bavures-policieres-21-06-2021-FKETYRI475HANCXF5ON7NXB2FQ.php

Pour bien saisir la décision du Conseil d’État sur la réforme du chômage: https://www.franceculture.fr/emissions/la-question-du-jour/assurance-chomage-pourquoi-le-conseil-detat-a-t-il-suspendu-les-nouvelles-regles-de-calcul-des

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