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Toner2, un fil d’Ariane de Paris à Bruxelles.

Toner2, un fil d’Ariane de Paris à Bruxelles.

Toner2 est musicienne, et pour décompresser elle aime produire des wild-style dont les lignes complexes nous entrainent dans un labyrinthe polychromatique qu’elle insère souvent soigneusement dans des rectangles.

Hello, peux-tu te présenter ?

Mon blaze est Toner2, j’aurai 34 ans dans quelques semaines, et je suis musicienne. Après avoir grandi à Limoges et vécu quelques années à Paris pendant mes études, je suis arrivée à Bruxelles il y a maintenant 13 ans et j’y suis restée car la vie est bien plus douce ici!  Depuis 2004 je fais partie du crew OTZ avec mes copains Nuaj, Hemsy, Span2 et Pynar.

Pourquoi avoir choisi Toner2 ?

Je cherchais absolument un blaze de cinq lettres avec One intégré dedans. Cela a vite réduit mon champ de recherche! L’idée du tonnerre m’a plu et colle assez bien à mon caractère. Tone c’est aussi le son musical en anglais donc un bon rappel de mon autre facette. La signification m’importait plus que le choix des lettres, j’ai donc mis un peu de temps à  apprivoiser cet enchaînement, coûte que coûte. A l’époque j’avais vu sur Aero.fr que ce blaze était déjà pris, j’ai donc ajouté un 2, pour être sûre de ne pas voler l’identité d’un autre graffeur. En pratique, je ne le mets jamais sur mur. On est nombreux à poser Toner maintenant, sur tous les continents.

Tu posais d’autres noms avant ?

J’ai eu deux autres blazes compliqués à poser et un peu ridicules avant d’embrasser mon identité définitive. Je ne vais pas les dévoiler ici, mais l’un était vraiment trop long et commençait par Miss, et le second était basé sur un jeu de mot douteux. 

Quand as-tu commencé ?

J’ai attrapé le virus au début des années 2000, complètement par hasard. Je dessinais des lettres en 3D avant même de savoir ce qu’était le graffiti, puis j’ai découvert le mouvement via les magazines spécialisés, internet, et surtout en ouvrant un peu plus les yeux dans la rue. En face de mon collège, ma première claque visuelle : un tag au fat cap de L’atlas.

Est-ce que tu dessinais avant ?

J’ai toujours un peu dessiné, mais sans prétention ni talent particulier. Un peu de paysages à l’aquarelle, du fusain, et surtout des tableaux tout faits à compléter avec des nombres!

As-tu étudié la peinture ?

Je n’ai malheureusement jamais eu de cours, même à l’école. Cela a toujours été quelque chose que j’ai regretté. Si un jour j’ai le temps j’aimerais apprendre les bases de nouvelles techniques, pour élargir un peu mon horizon, comprendre mieux les lumières, les textures. 

Vis-tu de ton art ?

Je vis d’un art, mais pas de la peinture. J’ai fait le choix de devenir musicienne professionnelle et de vivre de cette passion quand j’étais encore très jeune et cela demande beaucoup de rigueur, d’investissement et de temps.  Donc par opposition j’ai vraiment besoin que le graffiti soit uniquement pour ma détente personnelle et sans contraintes, sans prise de tête. Je n’ai pas la volonté que cela devienne rémunérateur, même si de temps en temps je réfléchis à  vendre quelques sketchs ou toiles. C’est une espèce de soupape de décompression. J’accepte quelquefois des commandes ou des contrats pour mon challenge personnel, mais j’avoue qu’en général cela bloque un peu mon inspiration et mon plaisir. 

Pourquoi as-tu choisi le writing pour t’exprimer ?

Je crois qu’à la base c’est l’interdit et le mystère qui régnaient autour de ce mouvement qui m’ont séduite. C’était très contrasté par rapport au personnage que j’étais à l’adolescence et cela m’a permis de m’épanouir, de développer un peu un côté obscur que mon entourage ne connaissait pas. Ensuite la passion pour la lettre a pris le relais. Je suis simplement fascinée par les lettres, le tag, la typographie, la calligraphie, et cela me pousse à continuellement chercher, essayer d’évoluer.

Quelles sont tes inspirations, tes influences ?

A mes débuts j’ai consommé énormément de magazines, dans lesquels il y avait un tas de graffeurs que j’adorais, et dont les différents styles m’impressionnaient beaucoup. Je peux citer quelques noms en vrac : Les OCT, Serval, Gorey, les Love Letters et surtout Dems, Gris, Roïd, les Wild Boys, Hermes, Nebay, Rizot, Horfe, Katre, Wxyz, Ogre, Daim, Haribo, 6pack, les JPP, Omse, Ofuske, CanTwo, Wire, Eight, Scien, Jay et Nilko, Spot, Red, Pest, Pener, Woody… Je suis plutôt de nature fière donc j’ai toujours essayé d’avoir mon identité visuelle propre sans pomper des phases à droite et à gauche, mais je sais qu’on est malgré tout des éponges donc j’imagine que mes affinités ont dû se voir par moments.

A l’heure actuelle je suis plutôt inspirée par des jeux de couleurs ou des éléments graphiques, j’essaie d’aller puiser mes idées dans ce qui m’entoure en dehors du graffiti. Cela peut être aussi bien dans la musique, la photographie, les films, l’architecture, ou l’ambiance d’un livre. 

Depuis quelques années avec les réseaux sociaux et l’accès continu aux photos de tous les graffeurs de la planète, je trouve qu’il est très facile d’être profondément influencé sans même s’en rendre compte. Je vois tous les jours des graffeurs qui peignent depuis peu de temps et qui ont 15 styles différents à leur actif mais qui n’ont à l’évidence aucune recherche personnelle. Développer ses lettres prend du temps, trouver son propre style aussi. Tout cela me pousse de temps en temps à faire des breaks avec le monde virtuel pour me plonger dans ma recherche. Essayer d’évoluer indépendamment des tendances, même si c’est difficile.

Comment définirais-tu ton style, et quelles sont les personnes qui ont un style proche du tiens ?

Mes lettres sont régulières, avec une structure initiale assez simple mais que j’essaie de compliquer au fur et à mesure, dans la lignée du wild-style ou semi wild-style. J’aime bien insérer des doubles lettres pour complexifier mon lettrage, et aussi des espèces de cadres et des lignes horizontales ou transversales.

 Au niveau des couleurs,  je fais presque toujours un remplissage en dégradé et des contours en plusieurs teintes avec un peu de fluo. Parfois je m’emballe et je me retrouve avec 6 ou 7 couleurs pour mes contours. Je rajoute deux trois effets de lumière en blanc, et dans l’ensemble mes fonds ne sont pas assez travaillés car j’ai rarement plus de quelques heures pour faire mes murs.

En ce qui concerne les gens qui auraient un style proche du mien, je ne sais pas trop, mais j’ai un style finalement assez classique donc il doit y en avoir.

Comment détermines-tu si des lettres sont bonnes ou pas ? 

J’aime les lettres régulières, avec des phases de taille similaire, une largeur constante, et une structure assez claire et cohérente. Il faut que les lignes droites soient droites et les courbes fluides.

J’accorde aussi beaucoup d’importance à l’équilibre général du lettrage, la symétrie, la dynamique d’ensemble, et surtout aux enchaînements entre les lettres. Au-delà de ça, chez les autres je peux adorer des choses très éloignées de ce que j’essaie de faire.

Pourquoi mets-tu un cadre à tes lettres ?

On m’a souvent reproché d’avoir un lettrage un peu sage et rigide qui manquait de mouvement et rentrait trop dans un rectangle, du coup j’ai fini par jouer le jeu et mettre directement l’encadrement dans la pièce! Cela vient aussi un peu du fait que je rame dès qu’il s’agit de travailler un fond. Avec un cadre, le mur est tout de suite moins vide et plus structuré. Et puis un lettrage c’est comme un beau tableau, ça a plus de classe avec un bel encadrement. Petit à petit c’est devenu une espèce de signature stylistique,  j’essaie de garder cette identité tout en déconstruisant progressivement le cadre.

Comment envisages-tu les rapports de couleurs dans tes lettres ?

J’essaie toujours de miser sur un contraste fort entre les contours et le remplissage. Pour le reste ce que je choisis est assez simple, je reste souvent sur des teintes complémentaires, et je m’inspire souvent de choses que j’observe dans la vie de tous les jours. Par exemple, si je vois un magnifique coucher de soleil, je retiens le dégradé. 

Dessines-tu beaucoup ?

Énormément. J’ai grandi avec les sites de clash, j’ai développé mon style sur le papier d’abord.  J’ai toujours un bout de feuille et un crayon dans mon sac. Dessiner m’a aussi permis de ne pas lâcher le graffiti dans des périodes où je n’avais pas le temps d’aller peindre, et de cultiver l’enchaînement des lettres. C’est exactement le cas en  ce moment, puisque je suis enceinte et que les aérosols sont à proscrire, alors j’essaie de sketcher aussi souvent que possible, de trouver de nouvelles vibes, pour revenir en forme dans quelques mois!

Est-ce important pour toi cette pratique ?

Je ne vais presque jamais peindre sans esquisse, et je crois vraiment que l’évolution de mes lettres passe d’abord par la recherche papier. Je ne suis pas trop du genre à improviser sur le mur, du coup le dessin me permet d’essayer des choses en amont et de voir si cela peut fonctionner ou non.

Qu’est-ce que cela apporte en plus à tes peintures ?

Cela m’évite principalement de peindre toujours le même lettrage. L’objectif est qu’à chaque peinture quelque chose ait changé même si les différences sont très légères et que je suis la seule à les percevoir.

Est-ce difficile d’être une fille dans un milieu où la majorité écrasante sont des hommes ?

Absolument pas, un mur est un mur, une lettre est une lettre… Je n’ai jamais senti que cela représentait une quelconque problématique, mis à part que je suis obligée de me trimbaler partout avec une échelle pour faire le haut de mes lettres alors que les copains sont largement assez grands!

Cela fait longtemps que j’essaie de ne plus du tout mettre en avant le fait d’être une femme, sans pour autant le cacher bien sûr, mais disons que j’estime que cela ne doit pas avoir d’importance. Si tu aimes ce que je peins c’est chouette, mais tu n’as pas spécialement besoin de savoir si je suis une femme, un homme ou ni l’un ni l’autre pour apprécier le résultat ou trouver au contraire que mon lettrage est bancal.

Je crois que toute cette histoire de s’intégrer dans le milieu est finalement plus compliquée à vivre pour les femmes qui mettent ça en avant à tout prix et posent en mini short et talons devant le mur. D’ailleurs, comment font-elles (rires)? Personnellement quand je rentre d’une peinture on a l’impression que je me suis roulée par terre et j’ai de la peinture partout…

As-tu déjà ressenti que tu étais différente ? 

C’est en tout cas un de mes objectifs de l’être, d’une manière ou d’une autre.

Comment restes-tu féminine dans un univers où la masculinité l’emporte et impose ses règles ?

J’essaye simplement de rester fidèle à moi-même, à mon caractère et à mes exigences et valeurs, de faire des lettres et des murs qui me plaisent et de passer des bons moments à peindre avec les amis. Et puis c’est quoi exactement la féminité ? 

Si la vie imite plus l’art que l’art n’imite la vie, quel monde le writing est-il en train de créer ?

Je n’ai pas beaucoup de prétention concernant l’effet du graffiti sur la société et sur la vie en général, cela n’a jamais été pour moi un moyen de revendication. Je crois par contre en la mixité du mouvement, aux échanges entre des personnes qui ne se seraient pas rencontrées dans un autre contexte, au plaisir que cela peut apporter aux gens d’être confrontés à des paysages urbains plus colorés.

As-tu un mot pour la fin ? 

Merci pour cette interview!

Et évidemment, une bise à tous les copains et copines de peinture, à tous ceux qui me soutiennent, surtout Hemsy, Nuaj et Span2, qui sont toujours là pour donner leur avis, critiquer mes sketches et mes peintures, et m’aider à avancer! 

Et surtout merci à Kawet aka JonTwo de supporter mon obsession et de m’encourager toujours.

Plus de photos : https://www.instagram.com/toner2otz/?hl=de

Crédit photo : Toner2

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