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Quand les femmes prennent les Reines du game.

Quand les femmes prennent les Reines du game.

Ces dernières semaines, de nombreux événements rap ont mis des femmes à l’honneur. Milieu considéré comme le plus sexiste qui soit, où pourtant les femmes pullulent. A croire qu’il s’agirait d’un cliché ?

En janvier 2018, force a été de le redire une fois de plus. Non, le rap n’est pas misogyne, pas plus que la variété ou la politique ou même que le journalisme. Partout où le pouvoir est concentré dans les mêmes types de main, le résultat est le même : inégalité, domination et abus de pouvoir.

Quand serons-nous aussi choqués par la manière dont Gainsbourg traite les femmes publiquement qu’Orelsan ? Quand accorderons-nous la même valeur à la vulgarité de Damso qu’à celle de Brassens ou Boby Lapointe ?

Pourquoi vouloir faire du rap un monde hostile aux femmes, où elles ne pourraient pas être elles-mêmes ? Savent-ils seulement que ce sont des femmes qui ont précisément fait ce game, comme nous le rappelait Sam’s ?

Emission proposée en 2018 par Juliette Fievet

Celleux qui savent étaient enchanté.es de voir les jeunes artistes concourir dans le cadre du programme « rappeuse en liberté » qui permet de bénéficier d’un accompagnement professionnel. Nous y reviendrons plus en détails.

Ce que ces initiatives viennent mettre en lumière, c’est la nécessité pour les femmes de s’organiser et de se soutenir pour faire advenir d’autres formes de collaborations, construire de nouvelles formes d’équipe. L’enjeu n’est plus de faire la part belle à l’une d’entre elles, la taktik c’est de ne rien lâcher et de se soutenir les unes les autres jusqu’à la mort.

Clip Taktik des lauréates de Rappeuses en Liberté – Réalisation Leïla Sy

Là où le virilisme met les femmes en rivalité pour obtenir le graal (ces messieurs !), la réponse ne peut être que collective et solidaire. Le soutien, le refus de la mise en concurrence, tel est l’enjeu.

Vouloir être la seule, l’unique, c’est jouer le jeu de ceux qui veulent nous faire croire que les femmes doivent jouer des coudes (ou des fesses) pour se faire une place au soleil.

Loin d’être des rageuses, les femmes qui font du rap ne cessent de le répéter : laisser nous être et exister !

Extrait de la websérie Rappeuses en liberté, présentant l’ensemble des lauréates. Ici, Eesah Yasuke.

Sauf que pour être et exister, comme le rappelle Vicky R, encore faut-il être diffusée. Lançant le débat sur twitter samedi 30 octobre via un live #HYPORAP, elle a réuni presque 300 personnes. Est-ce que les médias rap ont une responsabilité dans la difficulté des femmes à se faire connaître et entendre ? La question était posée.

En filigrane, elle souhaitait mettre face à leurs contradictions ceux (essentiellement des hommes) qui disent mettre les femmes en avant. C’est « toujours eux qui parlent de nous », mais quand il s’agit de diffuser des femmes sur leurs ondes, c’est une autre histoire.

Soi-disant pour « protéger » ces jeunes femmes fragiles de commentaires potentiellement misogynes ? Sérieux ?  Les femmes seraient donc incapables de faire face à la critique ? Première nouvelle…

En interpellant sur ce réseau, elle souhaite rappeler les tenants de ce game à leurs obligations en les sortant de leur posture publique et les confronter à leur réalité. « J’en avais assez de les entendre nous dire toute la journée que c’était hyper lourd mais publiquement ils restaient muets ».

Certains ont été jusqu’à pointer du doigt les auditeur.ices qui ne cliqueraient pas… Un peu facile. Pas de clique sans promo, pas de promo, sans médias, bref.

Le fond du problème, c’est que la plupart des auditeur.ices de rap aujourd’hui ont été biberonné.es à la caricature de rap que les médias spécialisés leur ont servie.

Ces derniers bandant un peu trop fort sur les stats et les chiffres, n’ont eu de cesse de servir la dimension caricaturale du rap : viriliste, capitaliste, qui passe sa vie à la salle et à clasher tout le monde (toute ressemblance avec des personnages existants est fortuite).

Ce sont ces caricatures que les femmes qui font du rap refusent. Elles ne veulent plus être associées ni à Diam’s, ni à Aya Nakamura, comme le montre Le Juiice face à Fred Musa dans le documentaire « Reines » disponible depuis le 29 octobre sur Canal +.

Le rôle des médias est de faire découvrir de nouveaux concepts et de poser les questions qui fâchent. Voilà le cœur du problème dans le rapgame. Trop de fan de, de wannabees. Pas assez de déontologie, de principes.

La preuve, malgré l’efficacité évidente du titre Ahoo, nombreux sont les médias qui ont « préféré attendre que ça buzz pour diffuser » nous confie Vicky R.

L’enjeu est de cesser de distinguer le rap fait par des femmes du reste. Depuis quand les femmes auraient besoin d’avoir du rap « féminin » ? Les femmes et les hommes n’auraient donc pas les mêmes capacités auditives ? Leurs oreilles seraient faites d’argile quand celles des hommes seraient en cuir ? Non mais sérieux…

Elles veulent du rap tout court. Elles veulent pouvoir en faire, en écouter, y bosser, en parler sans que ces messieurs ne viennent ajouter leur grain de sel. Comme le rappelle Vicky R « j’ai les épaules solides, j’en parlerais à chaque fois, à chaque interview s’il le faut ».

Faire du rap est une façon de s’exprimer, de prendre à bras le corps sa citoyenneté, sa place dans la société. C’est autant celle des femmes que des hommes. Ni plus ni moins.

Le problème des meufs dans le rap, ce n’est pas les meufs, ce n’est pas les auditeurs, c’est le système patriarcal à l’œuvre au sein des organisations de travail.

Ce patriarcat qui n’est pas que le fait des hommes, mais amène à considérer les femmes tantôt comme de petites choses fragiles (à protéger), tantôt comme des monstres de séduction et de vénalité (à abuser) : l’homme providentiel comme seul étalon de mesure. Jamais légitime en elles-mêmes, leur succès est toujours le fruit du travail d’un de ces messieurs, jamais le leur.

Bref, le problème, ce n’est pas les meufs, c’est le patriarcat.

Ce que Vicky a fait samedi soir est un premier pas public, il devrait y en avoir d’autres dans la foulée. « L’acte que j’ai posé est féministe. Je préfère agir que de crier ». Ce n’est qu’un début messieurs… A suivre dans nos pages.

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