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Des tweets et des lettres #1 : Le rap est-il misogyne ?

Des tweets et des lettres #1 : Le rap est-il misogyne ?

La question du rap misogyne est aussi vieille que le mouvement hip-hop lui même. Et pourtant la semaine dernière, une polémique provoquée par un tweet de la rappeuse Vicky R a à nouveau enflammé le débat… Sous un nouvel angle. C’est le moment de trancher. Pour avancer. 

Chilla pour Canal +, dans le documentaire Reines.
Chilla pour Canal +, dans le documentaire Reines.

Bon, tout d’abord, pour le rap misogyne, j’ai menti.

La question qui se pose depuis que le rap existe c’est plutôt : « est-ce que leS rapPEURS sont misogynes ? ». Et c’est bien la preuve qu’avant même de savoir si nos réponses étaient justes, le débat lui-même était biaisé. La semaine dernière la rappeuse Vicky R a littéralement mis le feu à la twittosphère rap français en dénonçant le manque de relais par les médias rap du clip « Ahoo » issu du documentaire « Reines » de Canal +. Un reportage retraçant la collaboration entre cette dernière, Chilla, Bianca Costa, Le Juiice et Davinhor, sous la houlette de la merveilleuse Juliette Fievet. (Je ne suis que très peu objectif, je vous avais prévenu ?)

Suite à ce tweet, plusieurs espaces de discussions réunissant de nombreux acteurs du mouvement hip-hop français (fondateur.ices de médias, rappeur.euses, journalistes, attaché.es de presse…) ont été créés sur la plateforme, pour débattre de la représentation du rap dans les médias lorsqu’il est fait par des femmes.

Petit point factuel :

Le clip est sorti le 26 Octobre. The Backpackerz relaiera le jour-même, le 28 il est relayé sur le site de Mouv’, le 29 par le site de Générations puis par le média Twitter Cul7ure et ensuite… Plus rien. Ou pas grand chose, jusqu’à ce fameux tweet. 1 heure après sa publication, Raplume publie le clip sur l’oiseau bleu, le lendemain Rapunchline et Booska-P publieront un article sur leur site. Rapelite ou Interlude (qui n’a pas vocation à relayer chaque sortie de clip mais plutôt les news décalées ou marquantes et autres anecdotes insolites) n’ont pas encore relayé à ce jour si nos recherches sont exactes. 

Du coup le rap misogyne, c’est à cause des médias ?

Il ne s’agit pas ici de distribuer de bons ou de mauvais points. Intéressons-nous plutôt aux différences structurelles entre les médias qui en ont parlé avant la polémique et ceux qui l’ont fait après. Les membres de The Backpackerz sont tous bénévoles (ils vivent de leur métier « hors-rap ») et leurs projets sont financés en grande partie via des campagnes participatives. Mouv’ fait partie du service public et la maison mère de Générations est sa radio. Ses principales sources de revenus proviennent des annonceurs qui occupent leurs coupures publicitaires (Nestlé, Danone, Intermarché, Carrefour…).

Et les autres ?

De l’autre côté, Booska-P ou Rapunchline sont des médias digitaux qui ne sont pas composés uniquement de bénévoles et ne bénéficient pas de levées de fond. Leurs revenus sont directement ou indirectement liés au traffic générés par leur réseaux sociaux et site internet. A savoir, Les régies de pub, emplacements publicitaires, publications payantes et autres espaces de communication dédiés aux artistes/maison de disque présents sur ces médias, sont tarifés en fonction des vues qu’ils engrangent. Partant de ce constat on aurait tendance à écrire que…

Et pourtant. Cul7ure et Raplume sont eux deux médias qui semblent structurellement assez similaires. De plus, même si le public ne clique pas, est-ce qu’une logique financière doit nous pousser à nier notre part de responsabilité dans l’invisibilisation des rappeuses ? Partant de cette question on aurait tendance à écrire que… `

C’est vrai que… 

Cela dit, parmi ses « rappeurs éclatés », si certains ont percé, beaucoup ont trouvé le moyen d’embrasser l’oubli. Même mariés de force aux sirènes de la gloire par une maison de disque trop optimiste leur ayant garanti une couverture médiatique inexplicable. Ou par le sensationnalisme ambiant poussant tous les acteurs du rap à s’enthousiasmer à chaque gamin qui évalue son talent au nombre de mots qu’il est capable de prononcer par seconde. Force est de constater qu’une bonne couverture média seule, n’assure pas une belle carrière. Bien qu’elle soit une étape souvent indispensable.

Alors qui d’autre ?

Il est vrai qu’on ne parle pas forcément que des médias ici ! Ce sont les maisons de disque qui financent (indirectement) une grande partie des médias via les campagnes de communication autour des albums de leurs artistes. Elles ont très certainement un grand pouvoir décisionnaire dans l’exposition ou non d’un.e rappeur.euse, et surtout elles sont les détentrices du plus grand pouvoir financier de tout le game… Sauf que depuis de nombreuses années, la découverte et le développement d’artistes sont délégués aux labels indépendants. Les artistes finissent affiliés aux majors seulement après avoir déjà prouvé leur capacité à gagner de l’exposition. 92i, Mal Luné, S-Crew Records ou D’Or et de Platine ont accouché des têtes d’affiches actuelles… Sony, Universal et Warner ne prennent désormais plus de paris qu’ils ne sont pas sûrs de gagner. Pas à grande échelle. Et en même temps, lorsqu’ils en faisaient encore nous avions droit à… 

Il est tout de même étonnant de voir la rapidité avec laquelle un homme qui a décidé d’investir énormément sur l’album d’une femme n’ayant aucune expérience musicale, balaie l’argument de la possible médiocrité musicale du projet pour s’écrier « elle était trop jolie trop noire et l’album était trop girly ».

Depuis combien de temps ces gens croient-ils que la musique n’a plus aucune valeur ?

Les demi-excuses c’est finalement comme les demi-érections. Il vaut souvent mieux s’en abstenir.


Mais alors d’où vient ce réflexe systématique de rapporter le rappeur.euse à ce qu’iel est avant d’écouter ce qu’iel rapppe et comment iel le rappe ? Et bien, c’est finalement inhérent à ce qu’est le rap : une musique issue d’une culture. Ainsi, l’artiste rap incarne une vision de la réalité, construite par son expérience personnelle de l’existence. Et si c’est ce qui fait l’infinie richesse de ce mouvement, c’est aussi ce qui expose les rappeuses et les rappeurs aux stéréotypes ancrés dans l’imaginaire de leurs auditeurs. Si ce dernier attend d’un.e rappeur.euse qu’iel soit viril.e au sens premier du terme (« ce qui a attribut au sexe masculin ») alors iel n’écoutera pas de rap fait par des femmes.

Photo prise sur le clip de la rappeuse Le Juiice – Jusqu’à la mort

Est-ce le rôle des médias rap de déconstruire le stéréotype qui pousse cet auditeur à faire rimer rap et virilité ?

Oui, à leur échelle. Mais on ne saurait nier la responsabilité de l’auditeur lui-même à remettre en question ses attitudes problématiques, sa capacité à adhérer à d’autres propositions et à détruire son comportement d’écoute discriminant. On ne gagnera pas cette guerre en rejetant toute la faute sur les médias, les labels ou le public. On la gagnera peut-être en assumant chacun notre part

Tout cela n’empêchera pas Canal + d’utiliser un extrait qui risque de diviser la communauté rap et d’ouvrir la porte à ceux qui voudraient y voir une menace, pour promouvoir le documentaire « Reines » à l’origine du débat :

Pourtant cette fois, les anciens sont bienveillants et nous rappellent à une de nos valeurs fondatrices

Très souvent, des personnes extérieurs au rap se demandent si un rappeur est misogyne avant d’interroger leurs propres conduites problématiques.

Lorsqu’on demande si les rappeurs sont misogynes, on nie la dimension essentiellement systémique de la mysoginie. Ce faisant, on s’expose à des biais. Oui, on a encore bien failli se faire biaiser. Se faire biaiser par ceux qui ont voulu nous opposer ou nous réduire aux clichés qu’on entretient sur les humains issus de la culture hip-hop. 

Pourtant, ces deux dernières semaines, le milieu du rap français, à l’inverse de nombreux autres, a en partie eu l’honnêteté de donner la parole aux concernées, d’ouvrir le débat et même parfois de les écouter. Il ne faudra plus qu’on ait besoin d’un coup de gueule pour le faire. Mais c’est un soulagement de savoir que celui-là, aura au moins servi. Servi à ce que les médias rap français et une partie de son public, affrontent la réalité de sa misogynie latente. A l’inverse d’autres milieux où on la nie, d’autres milieux pour lesquels l’enfer c’est toujours les autres, et les autres c’est toujours nous.

Décidons ensemble d’affronter une réalité faite des sommes et des chiffres… Mais aussi des tweets et des lettres

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