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Moments – épisode 2 : La VIDA de Difuz

Moments – épisode 2 : La VIDA de Difuz

©sebastian-hildago

Moments. Rencontres. Partage. Humain. Voilà les mots-clés. Ici on parlera un peu d’art et on parlera surtout aux artistes. Parce que chaque relation est d’abord un moment passé. Loin des galeries et des bouquins. Près des « c’est ça » et des « t’as vu ». La buena onda.

Partie 2 [Partie 1]

DIFUZ

– Ay hermanos ¿ Qué tal ?

– ¡ Todo bien !

– Quand tu m’as dit “Méjean“ j’ai craqué frérot !

À défaut de voir son atelier, c’est dans son établissement de repos que nous sommes allés. Nager, papoter, respirer, bronzer, méditer même… plein de “Ma vie ça fait du bien“ – “c’est un truc de botch !“

Mot de passe d’une amitié aussi courte que prometteuse : Méjean.

Ou plus exactement Grand Méjean. Pour ceux qui ne connaissent pas (n’y allez pas…) ce sont les autres Calanques de Marseille, sur la Côte Bleue. Le pêcheur y a son rocher secret et le chilleur son arbre magique.

On a récupéré Diego et grimpé dans la vago. J’ai mon copilote. Radio : Grenouille. À l’arrière, on est un de trop, il faut donc faire belek aux condés. À l’avant, la discussion se lance. On parle graffiti. Je branche le micro.

Avec ma bande de potes on s’est fait serrer au bout du 5e graff j’pense.
Du coup : gendarmerie, les darons, …
J’ai dit : “bon be ça va… C’est parti.“

Diego est entré dans le graffiti pour devenir Difuz exactement où ça se passe : dehors. Pas dans les livres, pas dans les films. De KanaFonk à KifFéÇa, une épopée Hip Hop dans le plus pur esprit. Des pratiques de rue découvertes « dans la rue, dans les villages, dans les villes ». Voir faire puis faire à son tour. Constituer l’équipe et foncer.

– Ah mais ton équipe c’est KFC ?!

– Eh oui.

Difuz : J’avais 12/13 ans. On faisait du roller, du skate, … c’est passé par là. Tu vas dans les skates parks, tu squattes des marches d’escaliers. Un coup tu vois des gars qui graffent… le grand frère d’un de tes potes il graffe…
Je crois que c’est le moment où, quand t’es minot, tu commences à t’accaparer la rue tu vois. Tu prenais un coin de rue et voilà ! T’y passais l’après-midi.
D’un coup tu te dis : “attend mais j’suis un gamin, je me retrouve dans la rue, j’ai l’impression que ça m’appartient !“ Cette sensation elle est puissante.

T’as eu une approche à l’ancienne, par l’expérience ?

C’que tu voyais, tu le faisais tout de suite. Y’avais pas de magazine. Pas d’internet. Moi j’étais dans un village quand j’ai découvert ça. T’es loin des villes… tu sais pas que le mouvement a une ampleur mondiale. Tu connais même pas l’histoire.

Marseille pour le graffiti c’est quand même un sacré bon spot hein… Les condés ils s’en battent un peu couilles… T’as l’autoroute, t’as le train, t’as les métros.

Difuz : Entre les crews y’a une superbe ambiance. D’ailleurs, là on vient de perdre Abel 313*, LA figure emblématique du graffiti marseillais. Ça a mobilisé plein de monde.
Je trouve qu’il y’a quand même une bonne symbiose entre sa génération et celle d’aujourd’hui – qui fait uniquement de la perche et qui a retourné la ville comme personne ne l’avait fait avant.

*31(Toulouse) et 13 (Marseille) : nébuleuse Hip Hop qui rassemblait rappeurs et graffeurs du Grand Sud.

Les 132, grands frères des KFC ?

Ils nous ont mis dedans ces gars là. Franchement y’avais des monstres. Quand on a créé KFC on était tous dans un collège… C’était un bordel dedans ! À côté y’avait un gymnase. Et ce gymnase c’était le TERRAIN des 132 en fait. T’es là, t’es au collège, tu fais ton sport. Et le décor c’était des fresques des 132 t’sais ! Tu prends ta claque.

20 ans de graffiti, à retourner l’autoroute Aix-Marseille et pas rater une occas’ de taper un KFC toujours plus grand. Toujours en famille. Avec toujours les mêmes objectifs non-dits : partager un moment avec les frérots, écrire l’anecdote suivante.
20 ans à continuer de dessiner de son côté. Toujours au service du clan. Comme chaque perso sur chaque fresque, chaque KFC sur chaque toile, porte l’étendard et appose l’accent circonflexe où on l’attend pas.

– J’espère que vous êtes prêt à faire un peu de sport. Espero que están pronto !

– Siempre pronto… ¡ Para la revolución !

Arrivé à destination, plus besoin de jacter. Alors on marche. Sous le soleil, entre les cigales et les voitures. La récompense est de taille : une Côte Bleue quasiment déserte. Juste pour nous. L’eau est glacée (le Mistral est passé par là) donc magnifique. « Un bijoux » pour Diego qui aime cette température. Diego nous explique qu’il vient ici au moins une fois par mois « obligé sinon je pète un câble ».

Le soleil nous quitte, nous prenons le chemin du retour. Ça parle déjà du petit resto d’en bas. Plus de table, tant pis, on prend des calamars et des mangetouts à emporter. Quelqu’un a pensé au pastis. On se cale sur la table et les trois chaises en plastiques qui se trouvent le long du terrain de boules longeant le port.

Sans déconner, on est pas bien ?

On a fini par y aller à cet atelier. Après la journée passée la veille, changement de décor. Les puces de Marseille – situé à l’entrée des quartiers Nord, le petit dernier de la gentrification. Difuz et sept autres lascars comme lui occupent un espace au cœur d’un immense hangar partagé entre une centaine d’artisans. Les graffeurs ont tapé tous ce qu’ils pouvaient sur place, murs, rideaux, conteneurs ; y’a de belles pièces.
Difuz termine les préparatifs de son expo VIDA (encore visible jusqu’au 20 novembre). Café-clope, on visite les lieux, papote avec le gérant. Diego nous confie que ça sera son dernier tour. Se retrouver au milieu d’un projet qui pousse le quartier à sa destruction : ça ne lui convient pas.

On se quitte sur une bonne table de grillades-thé-à-la-menthe au milieu des puces. Quand on reviendra, Difuz aura son atelier ailleurs et ce resto aura trouvé un autre toit. On se quitte heureux d’avoir passé ces trois jours ensemble et tristes de découvrir un quartier au moment où il s’éteint. Nous traçons en klaxonnant Diego, entre bulldozers et Méditerranée.

On se capte sur Panam ?!

Obligé !

¡ Hasta pronto !

©sebastian-hidalgo

Photographies par Sebastián Hidalgo

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