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Les mots captifs – l’humanité coincée entre quatre murs

Les mots captifs – l’humanité coincée entre quatre murs

Les mots captifs ce sont ces termes, ces formules, emprisonnés par le langage dominant. Ils prospèrent dans le débat public, cachés derrière des expressions creuses, des acrobaties rhétoriques ou des tournures déjà faites. Il en découle un langage médiatico-politique dénué de sens, dont la vitalité se perd à mesure que les mêmes mots s’enchainent.

Candidate à l’élection présidentielle, Valérie Pécresse semble avoir tout compris de la novlangue politicienne. Accompagnée de ses deux camarades de primaire, Éric Ciotti et Michel Barnier, elle s’est rendue sur le camp de personnes exilées de l’île de Samos, en Grèce, ce 15 janvier 2022. Partisane d’une vision stricte en matière d’immigration, celle-ci a loué la « politique à la fois ferme et humaine » d’une Grèce « exemplaire » sur la question des frontières européennes.

Un mot, plusieurs interprétations

La candidate Les Républicains n’a pas le monopole de l’utilisation du terme d’humanité. Dans un tout autre domaine, le rappeur Damso en parle aussi, à sa façon :

« Déguisé en être humain pour un semblant d’humanité […] / Pendant qu’mendiants immigrés, s’mettent à copiner des clans / S’mettent à cotiser des camps, où sont entassés des gens »

Damso, Humains, 2018

Ces paroles résonnent particulièrement au regard de ce que Valérie Pécresse désigne comme « humain ». Sa conception du terme se lit à travers l’image d’un camp où plusieurs milliers d’exilé.es sont logé.es, mais aussi constamment surveillé.es : badges avec horaires d’entrée et de sortie, portiques avec reconnaissance digitale, scanners à rayon X… et sanctions à la clé pour quiconque brave le couvre-feu fixé à 20h !

Ressentir la souffrance d’autrui

Pourtant, l’humanité est précisément ce qui nous permet de ressentir la souffrance d’autrui. Elle soulève en nous notre empathie naturelle, notre capacité à nous projeter au travers de la condition de l’autre.

Une composante paradoxalement absente de la déclaration de Valérie Pécresse, elle-même se félicitant de la condition de ces milliers  d’exilé.es, coincé.es entre quatre murs de barbelés, dans « des camps, où sont entassés des gens » comme le déclame Damso.

Une conception réductrice de l’humanité

Tout s’apparente alors au « semblant d’humanité » soulevé par l’artiste. Le qualificatif d’humain version Pécresse se réduit à la satisfaction de besoins primaires : se loger, manger, boire. Tant que les exilé.es en bénéficient, alors, toutes les conditions seraient réunies pour leur assurer cette dignité propre à l’humain. Le camp de l’île de Samos en constituerait le parfait exemple.

Mais c’est une vision fort étriquée de l’humanité dont la candidate LR fait état. L’enjeu de l’humanité repose justement sur le dépassement de cette condition de survie. Par-delà d’assurer des besoins primaires, l’humanité comme valeur libère les êtres. Elle ouvre à l’autodétermination, à la possibilité de choisir par soi-même et pour soi-même.

Or, là où les corps sont contrôlés et le destin de chacun.e imposé, il est difficile d’en apercevoir la forme.

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