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Un Nous sans eux, d’Alice Diop

Un Nous sans eux, d’Alice Diop

La signature d’une grande œuvre n’est-il pas de faire de notre quotidien un sujet universel ? C’est ce que nous propose Alice Diop à travers un banal voyage sur la ligne du RER B. Un parcours durant lequel les questions essentielles auxquelles l’humanité est suspendue sont posées : « Qu’est-ce que faire “nous” ? » « Qu’est-ce que faire “peuple” ? » Aurait-il fallu un point d’interrogation : Nous ? Son travail n’a rien d’une affirmation, il nous interroge. Sa puissance, plus que de longues démonstrations, réside dans la pudeur, voire l’étrangeté avec laquelle la question du « faire peuple » nous est murmurée, jusqu’à laisser le spectateur un peu sonné au sortir de cette projection. Quel est ce monde qu’elle nous a montré ? Où sont ses origines, ses limites, ses frontières, de qui, de quoi et d’où parle-t-on ?

Ismaël, mécanicien immigré, habite dans une camionnette et répare des voitures à la casse de La Courneuve ; des catholiques traditionalistes assistent à une messe à la mémoire de Louis XVI en la basilique Saint-Denis ; des jeunes de la Cité 212 au Blanc-Mesnil dansent sous le soleil en écoutant Edith Piaf ; Pierre Bergounioux lit ses Carnets de notes chez lui, à Gif-sur-Yvette ; des adeptes de la chasse à courre portent cor et redingote en forêt de Fontainebleau. C’est l’Histoire de France, de la basilique Saint-Denis où sont enterrés les rois de France au mémorial de la Shoah qui jouxte le camp de Drancy en passant par l’immigration à travers l’histoire intime de ses parents.

Alice Diop nous fait traverser ces « fragments de vie » en images que seul le tracé du RER relie entre eux. C’est un film en perpétuelle élaboration qui pense avec ses spectateurs. Sans intention de délivrer un message ni de donner une certaine idée de la France, mais de questionner les images en même temps qu’elles défilent sur l’écran. Jamais elle n’instrumentalise les gens comme des concepts politiques. Dans chaque plan ce sont des questions sourdes qui affleurent. Qu’est-ce que toutes ces expériences peuvent bien avoir en commun ? C’est toute la question du film qui tente, sans rien affirmer, de nous montrer toutes les dimensions du réel, de notre réalité, ses dimensions intimes, collectives, littéraires, historiques, symboliques… Seule la sonorité particulière du passage du RER nous rappelle qu’il existe un lien entre cette mosaïque de récits, de visages ; que les existences se croisent en générant des liaisons, des interstices, de la proximité, de la distance. Serait-ce pour nous faire comprendre que l’histoire ne peut se construire que sur des passages, des lignes de tension entre des origines et des destinations ? C’est à nous de répondre. Nous est un film ouvert qui fait confiance à la force des images et que chacun traverse à sa manière.

Le terme de bienveillance prend ici toute sa dimension lorsque la cinéaste pose avec humanité et respect l’objectif de sa caméra sur ses sujets.  « Un cinéma qui prend soin de ceux que je filme », nous dit-elle. Sans mot dire mais avec tranquillité, elle évacue le « eux », cette autre version du monde qui alimente la haine et le rejet. Jamais elle ne nous parle des autres, des ennemis, des adversaires qui pourtant nous le savons sont légion. Toujours, elle inclut, dit « nous ». Une approche déroutante tant nous sommes coutumiers des oppositions qui flambent et qui tuent. Un côtoiement sans jugement qui dérange.

Ce film nous met au pied du mur, nous place face à nos questionnements. La pluralité est une réalité qui existe aujourd’hui comme une évidence ; « qu’est-ce qu’on en fait ensemble », semble-t-elle nous dire ? Loin de nos univers politique et médiatique et de leurs approches binaires qui figent notre avenir, Alice Diop nous donne des outils pour voir le monde avec un train – RER – d’avance, un regard hyper contemporain, celui de demain, lorsque le coin de la rue et le bout du monde interagissent pour faire entrer nos existences en résonance. Ce plan fixe d’un carrefour désert, éclairé par une lumière chevrotante pourrait se situer quelque part à Saint Denis, Shanghai ou Bamako, nous dit parfaitement ce monde ouvert et sans frontières dans lequel tout peut arriver. Comment changer d’époque ? Comment échapper au déterminisme dans lequel la mystique républicaine et ses idées abstraites nous ont enfermés ? Comment sortir du discours sécuritaire qui étouffe notre indispensable pluralité ? Alice ouvre la porte à tous ces possibles.

« J’ai la conviction que c’est le soin que l’on porte aux gens qui peut les rendre plus proches de nous [et faire] que le spectateur se sente concerné. » Ce film balaie les clichés sur ces territoires multiples auxquels on assigne les banlieues. Il nous fait découvrir une beauté invisible, cachée. Jamais Alice Diop ne regarde les gens de loin ni de haut. C’est une mosaïque de visages, de lieux, de sentiments, de récits dont le sens profond nous parvient lorsque suspendus au générique de fin on est envahi par un profond sentiment d’humanité et de beauté. Ce que montre ce film sans jugement, sans condescendance n’est-il pas un nouvel état (une nouvelle écriture) du monde en train de se dessiner dans sa pluralité ? Comme un coin de voile qu’Alice (?) lèverait sur notre destin.

Alice Diop: « Je veux complexifier le regard que nous portons sur notre propre pays »
Vers la tendresse – Alice Diop
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