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Le rap et la langue française

Le rap et la langue française

Si certains reprochent au rap « d’être une sous-culture d’analphabète », c’est par méconnaissance profonde de la langue et la littérature française. « Sans le rap la langue serait momifiée » leur répond Alain Rey directeur du plus prestigieux dictionnaire français, le Robert. Alors pourquoi ne pas offrir une reconnaissance plus que méritée à des textes qui n’ont rien à envier à Rimbaud et à son Dormeur du Val, pas plus qu’à Louis-Ferdinand Céline ou à Antonin Artaud.

D’où vient la puissance de certains textes de rap ? Pour Thomas Ravier, les formules du rap sont des métagores – néologisme  mêlant la figure de style aux sujets gores : « Des rapprochements qui n’ont pas lieu d’être et, immédiatement, une apparition, vénéneuse, rétinienne, brusque, brutale, impossible à se retirer de la tête […] Je croyais mettre un disque, j’ai ouvert un album photo, un livre de chair, de son, verbe en sang, une boîte de Pandore », dit-il en écoutant le rappeur Booba. On pense aussi aux paroles de l’Enfant seul, d’Oxmo Puccino, qui rappelle Baudelaire : un gamin laissé à l’abandon « comme une bougie qu’on a oublié d’éteindre dans une chambre vide » finit par se blinder face à la détresse : « Maîtrise lancinante/sentiments en ciment/sinon dans six ans/on me retrouve ciseaux dans le crâne/dans le sang gisant. » Un texte qui n’a rien à envier à Rimbaud et à son Dormeur du Val, pas plus qu’à Louis-Ferdinand Céline ou à Antonin Artaud.

Faut-il ériger les rappeurs au rang de poètes ? Qu’est-ce que la poésie ? Julien Barret insiste sur la « densité du message et le non-respect de la syntaxe pour aller au-delà des règles […] La poésie est une liberté totale de l’usage de la langue ». Rabelais et Shakespeare n’inventèrent-ils pas leurs propres mots ? La littérature, c’est la transgression de toutes les formes de hiérarchie. « Vénus de Milo, anus de J-Lo, je veux tout », scande encore Booba dans un concentré brûlant qui traduit avec fulgurance deux mondes que tout oppose. Existe-t-il un magnétisme entre le rap et la langue française ? Nombre d’artistes travaillent le rythme et la prosodie de leurs textes dans un langage suranné ou soutenu. Ils réussissent à faire du français une langue littéraire avec les termes de leur histoire, les quartiers, le racisme, les rapports avec les institutions, les violences policières, etc.

« Sans le rap la langue serait momifiée. Une langue est vivante quand elle comporte des éléments créatifs. Ce qui est le cas dans le domaine du rap », assure Alain Rey, l’un de nos plus brillants linguistes, qui considère légitime que cette jeunesse modifie notre langue à travers le filtre des origines créole, arabe ou berbère. « Ça fait partie de la vivacité de la langue. » Pour que la langue française rayonne, il faut qu’elle mute, se transforme s’ouvre à la diversité comme le veut la tradition pamphlétaire. Les façons de dire et les figures employées dans certains raps (notamment celui de NTM) font écho à l’écriture célinienne.

Une opinion que nos élites culturelles et intellectuelles ne partagent pas et qui voient plutôt un anachronisme à combattre pour défendre un patrimoine qui s’étiole. Comment un mouvement artistique issu des quartiers et qui s’émancipe du dogme établi par l’Académie française saurait-il enrichir la langue française sinon la sauver d’une forme de déclin ? A l’heure où monsieur Blanquer, pour sauver la République, réhabilite la dictée à l’école, Alain Rey, directeur du plus prestigieux dictionnaire français, le Robert, aurait-il perdu la tête ? Le rap est méconnu en France et suscite des a priori alors qu’il fait partie d’un patrimoine dont nous devrions tous nous revendiquer, héritier direct de la culture hexagonale chansonnière et littéraire, au même titre que celle de Renaud, Brassens, Rostand ou Verlaine. Éric Zemmour en s’étouffant dans son inculture, lui reproche « d’être une sous-culture d’analphabète » ;la rage, les insultes font l’objet de critiques acerbes et scandalisées. C’est tout ignorer du geste créatif et de la distinction à opérer entre le rappeur en tant qu’individu et son texte, objet artistique, esthétique. Insulte n’est pas injure. L’insulte vise l’être de l’Autre et n’est pas propre au rap, ainsi de Genet, Céline ou certaines formes de la chanson traditionnelle française qui n’ont pas ménagé les insultes.

Si le rap puise sa richesse dans les quartiers de l’immigration à travers ses langues, ses dialectes, ses argots, il puise aussi dans la culture française comme Booba qui emprunte à Montaigne « Sur le plus haut trône du monde, on n’est jamais assis que sur son cul » son « Sur le plus haut trône du monde, on n’est jamais assis que sur son boule » (album Ouest Side). Beaucoup de rappeurs s’approprient la langue française pour rappeler qu’elle leur appartient – à eux-aussi – à part entière. C’est un trait d’union entre une culture marginale des quartiers en pleine ébullition et la culture traditionnelle qui se fossilise. Après plusieurs générations de soumission, les enfants de l’immigration commencent à prendre la pleine valeur de cette richesse qui s’est accumulée à force de mixages, de souffrances de doutes et d’exclusions. Un bouillon de culture aux ramification immenses qui donne à la France un nouveau souffle, une occasion d’accroître son influence. Si quelques débris en souffrance font encore de la résistance, le flow est sur la bonne pente…

Bonne année à tou.tes.s !

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