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Bintou Dembélé, chorégraphe et danseuse, pionnière du hip-hop

Bintou Dembélé, chorégraphe et danseuse, pionnière du hip-hop

Pour Bintou Dembélé, le hip-hop est une culture du détournement. Cette manière de prendre l’espace ne s’est pas arrêtée à ses expériences underground, Bintou Dembélé s’est autorisée à prendre l’espace de l’institution culturelle. En 2002, elle a créé sa propre compagnie de danse (Rualité, comme rue et réalité) puis a réalisé plusieurs spectacles : L’Assise, LOL, Mon appart’ en dit long, ZH (ZOOS Humains), S/T/R/A/T/E/S/, Le Syndrome de l’initié.

Bintou Dembélé a été façonnée par la culture hip-hop, elle fait partie de ces pionniers, de la première génération . Elle est passée de la rue à la scène, du carton au lino comme elle dit : elle est originaire de la région parisienne et a commencé par les MJC, les gymnases et le clubbing. C’est un déplacement en soi dit-elle, avec tout ce que ça appelle de puissant, de charge et de tension. Elle avait besoin de se dépasser et de s’autoriser de passer du groupe à ses désirs personnels. Quand elle a commencé, elle était la seule fille au milieu des garçons, ce fut complexe et singulier pour elle de traverser ça avec seulement des modèles masculins.

Depuis cet espace qui est le sien, elle a palabré avec ceux qui venaient du voguing, du waking, du krump, elle a eu besoin de comprendre comment ils étaient devenus des alliés, comment ils ont ont pu créer un nouveau vocabulaire, comment ils ont pu tordre l’institution, les règles, c’était important pour elle de regarder vivre les autres cultures en marge.

Elle a chorégraphié les danseurs krump pour la performance filmée de Clément Cogitore Les Indes galantes, en 2017, qui acte la rencontre entre la culture urbaine et la musique de Rameau. Ce qu’elle en dit : « Ce qui m’a plu dans le krump, c’est quelque chose que j’ai perdu en cours de route avec le hip-hop et que j’ai cherché après ailleurs : le fait d’avoir l’absence du mot et de se dire que le geste peut être aussi puissant que le mot. Le krump, c’est une danse qui arrive à traduire des choses complexes, qu’on ne pouvait pas dire facilement avec des mots. Le krump, c’est le débordement. La question du beau est mise de côté, l’expressivité est à son paroxysme. »

Elle se refuse d’appeler la street culture, « danse urbaine » car c’est le nom donné par l’institution. Pour elle, il est temps de repolitiser tout ça : elle parle de danses marronnes, qui découlent directement de l’histoire de ceux qui ont fui l’esclavage. Le marronnage est une pratique du détournement. La danse marronne, c’est la culture des Caraïbes : Jamaïque, Guadeloupe et Martinique d’où vient le hip-hop. À travers cette culture caribéenne, le marronnage est au départ la fugue du fugitif, arrivant presque nu sur un territoire : quand il a perdu sa langue, il se crée une langue nouvelle ; c’est la langue de l’oppresseur qu’il va tordre, ça va devenir le créole. L’esclave marron va s’inventer des chants, des danses et créer des sociétés nouvelles.

La danse de Bintou Dembélé s’inscrit dans une pensée marronne, un geste marron, une torsion marronne, une manière de réhabiliter son corps, de se mouvoir et de peupler les strates. Il y a aussi à en elle quelque chose qui est de l’ordre de la répétition, du circulaire. La chorégraphe a décidé de sortir du silence. Ce silence l’autorise à se raconter : d’où elle parle, d’ou elle vient, les éléments qui lui manquent pour comprendre la trajectoire de ses parents, de ses grands-parents et de leur rapport au Sénégal, elle essaie de les réinventer, d’inventer une forme d’être, d’inventer son geste.

Dans son solo “Mon appart’ en dit long“, c’est de sa maison qu’il s’agit : pas celle de sa mère, et pourtant sa maison à elle, Bintou Dembélé, possède sûrement plus d’un recoin qui évoque ses origines. Pour la chorégraphe, c’est une manière de traduire l’inconscient collectif, de sortir du déni : avoir un autre discours que celui du vainqueur, aller vers celui du vaincu. S’autoriser à dire qu’il y a eu des erreurs du passé qui peuvent aujourd’hui s’apaiser si on prend le temps d’écouter, afin que quelque chose puisse se dénouer.

Dans ses spectacles, elle revient toujours sur la question des origines. Elle évoque le chemin parcouru entre le moment où elle s’est mise à danser et le lieu d’où elle parle aujourd’hui. Pour elle, commencer à danser, c’était passer de la timidité à une forme de rage intérieure. La danse lui a permis de traduire cette rage. Par la suite, en se professionnalisant, elle s’est rendue compte que cette rage s’était transformée en urgence : en urgence de « dire », comme si danser ne suffisait plus. Elle avait besoin de comprendre par quoi elle était hantée et pourquoi elle habitait son corps aussi violemment. C’est à ce moment-là qu’elle a commencé à s’intéresser à cette histoire coloniale « qui nous empêche d’avancer et de nous construire » – et qu’elle a placé au centre de son travail.

Elle en a fait une culture de résistance et de résilience. Pour elle, le marronnage est une forme de résistance des esclaves qui se sont libérés eux-mêmes. Les forces dominantes peuvent effacer cette histoire. Mais l’esclave a sa mémoire qu’on ne peut pas lui enlever, c’est la mémoire de son corps. Il y a des gestes qui ont été produits par ses parents, qu’on ne peut pas effacer, ces gestes là restent ; l’esclave a une manière de manger, de se mouvoir, et à travers ce geste-là, il va commencer à prendre l’espace, il ne va pas dire oui, mais juste hmm, c’est une manière de dire non. Ensuite, il va s’échapper la nuit avec ses comparses, il va créer un cercle, il va chanter, danser, c’est une manière de reconvoquer sa mémoire. Il va créer une percussion, des rythmiques, il va se réinventer. Après un génération, ces gestes sont oubliés mais il y a cette mémoire du corps, il va la convoquer, habiter les strates, créer des formes de rituels comme le vaudou. Les esclaves marrons se retrouvent dans la montagne, dans les forêts. Le marronnage est un espace refuge.

Bintou Dembélé utilise cette mémoire dans S/T/R/A/T/E/S/ qu’on devait voir en mars : sur scène, des cercles tracés au sol, où chacun peut occuper tour à tour la place centrale. S/T/R/A/T/E/S est un espace de palabre, où les états de corps inspirés du hip-hop et du krump rencontrent la musique répétitive de Charles Amblard et la voix de Charlène Andjembé entre jazz, blues et polyphonies d’inspiration africaine.

Bintou Dembélé voulait convoquer les danses de la rue à la scène. Ces danses hip-hop, voguing, krump, électro sont apparues au moment de contextes politiques tendus. Le voguing est né dans les années 70 à la suite des émeutes et des violences policières quand la communauté LGBT revendiquait son droit à l’espace public, à la fierté.

Le hip-hop est né dans le Bronx via la jeunesse caribéenne dans les années 70. En France, il y a eu la marche pour l’égalité dans les années 80 qui a permis au hip-hop d’être reconnu, de se diffuser sur les radios libres.

Le krump a jailli à Los Angeles dans les années 90 à la suite de la mort de Rodney King, après une course-poursuite entre le LAPD (Los Angeles Police Department) et trois hommes noirs à bord d’un véhicule.

Bintou Dembélé voulait faire dialoguer ces danses avec la musique de Rameau. Les Indes galantes dans l’opéra-ballet de Clément Cogitore à l’Opéra-Bastille, avec 30 danseurs de hip-hop, électro, krump, popping, waking, voguing… Elle voulait trouver ce que ces danses ont de commun : les dérégler, les détourner, pour que les danseurs s’approprient cette musique.

Ce sont des danses très expressives. Et le krump amène beaucoup d’émotion, la charge déborde. Ce n’est pas seulement une danse de révolte mais aussi une danse de partage. Si on va au milieu du cercle, c’est pour s’exprimer, et se laisser porter par la hype, qui vient des autres danseurs. La hype, c’est une énergie transmise au danseur pour qu’il puisse se surpasser.

Quand elle est à l’Opéra-Bastille dans le chaos (mais elle a l’habitude à ça), Bintou Dembélé ne veut pas former avec les danseurs un corps de ballet, mais être « une house », c’est-à-dire une famille, une « fame », et c’est à eux qu’elle va s’adresser, elle va leur dire qu’ils sont des « sachants », qu’ils peuvent s’autoriser à nommer leur danse : « Appropriez-vous ça, votre culture. Déployez votre culture. La danse électro est née en 2005, quand Zyed et Bouna ont été électrocutés, c’est un cri du corps.»

En fait, Bintou Dembélé n’utilise pas le mot chorégraphie, elle dit qu’elle orchestre et compose, elle aime l’improvisation, l’instantané, elle aime réinventer.

Elle parle aussi de son départ de la culture du hip-hop, elle dit qu’à partir du moment ou on a trouvé un espace sécure, il faut en sortir vite, avant que ça ne devienne à nouveau un espace d’enfermement. Elle cite Pina Bausch : « Par moments, dans la vie on reste sans mots, on est perdu, et c’est là que commence la danse. 

Elle a envie de croire qu’il y a des choses qui bougent, qu’il est possible de marronner, elle a envie de dire : « Habitez votre peur, traversez-la. » Il faut qu’il y ai du manque pour être dans l’urgence, pour se déployer. Elle s’est rendu compte de l’urgence dans laquelle elle était, de la surcharge de ses mouvements. Elle et les danseurs étaient constamment en apnée, mais si on s’autorise des arrêts, des silences, ça se transforme, c’est la panique comme lorsque l’on est sous l’eau, avec cette peur de n’avoir pas assez d’air pour remonter… Ce n’est que récemment qu’elle s’est autorisée à être en arrêt, les suspensions pouvant déployer sa danse, et mieux l’habiter.

C’est ce qui se passe là, en ce moment, dans cette période de chaos qui est une rupture. Bintou Dembélé a envie de dire : « Arrêtez de dire « je », même si moi, je voulais le dire, à un moment, il faut dire « nous ».

Le chaos actuel l’a contaminée, il a réveillé la colère qui sommeillait en elle. Cette colère, elle veut l’habiter, jouer et ruser avec. Elle dit que manque parfois la possibilité de traduire cette colère, par peur de l’inconnu, mais qu’il faut essayer, sinon ça peut être toxique.

Auteur : Bojena Harackova

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