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Techniques de propagande (1) Willi Münzenberg

Techniques de propagande (1) Willi Münzenberg

Propagande, publicité, communication, guerre ou action psychologique saturent aujourd’hui tellement notre quotidien que nous en connaissons de nombreuses règles presque “naturellement”. Sans même y penser, nous savons qu’une marque, un parti ou un gouvernement cherche à nous convaincre de quelque chose dans à peu près n’importe quel message parmi les milliers que nous absorbons. Les techniques de propagande ne viennent cependant pas de nulle part. Nous proposons une série d’articles qui reviennent sur quelques techniciens qui, le siècle passé, ont fixé la plupart des règles qui nous sont devenues si familières.

C’est un nom assez oublié. Et pour cause, même de son vivant, il évita de se placer sur le devant de la scène pour mieux la contrôler. Il exerça ainsi une très grande influence dans le monde politique, artistique et intellectuel au niveau mondial durant les cruciales années de l’entre-deux guerres. En effet, plus ou moins à leurs insu, des personnalités aussi célèbres qu’Albert Einstein, George Bernard Shaw (Nobel de littérature en 1925) ou encore le Premier ministre britannique Ramsay Mac Donald, participèrent à des campagnes orchestrées par lui. Lui, Willi Münzenberg, le “millionnaire rouge”, génie de la propagande communiste, qui a su en combiner (et souvent inventer) des formes très différentes. À la tête d’un véritable groupe médiatique dès le milieu des années 1920, organisateur de campagnes internationales qui dépassèrent de très loin les clivages partisans et mécène d’artistes, Münzenberg fut tout cela à la fois. Puis, dans les années 1930, farouche opposant au nazisme, il inventa depuis son exil parisien, d’autres formes d’interventions publiques, d’une très grande efficacité malgré des moyens infiniment moindres qu’au temps de sa splendeur berlinoise.

Remplacer “Charité” par “Solidarité”

En 1921, la jeune Révolution russe peine à se maintenir. Outre l’hostilité des puissances occidentales et la guerre à outrance qu’ils mènent à tous leurs opposants intérieurs (aussi bien les russes “Blancs” –ou tzaristes- que les anarchistes), les communistes au pouvoir voient s’étendre de grande pénuries à travers l’immense territoire soviétique. En particulier, en 1921-1922, la famine fait des ravages dans les provinces de la Volga, avec des centaines de milliers de mort au Kazakhstan.

C’est dans ce contexte que Lénine fait appel à un militant allemand qu’il a connu lors de son exil en Suisse : Willi Münzenberg (1889-1940). Il le charge d’organiser une campagne internationale de lever de fonds afin de venir en aide aux régions sinistrées par la famine. Trop tardive et limitée, cette campagne est très loin de réunir les sommes colossales qui auraient permis d’éviter les centaines de milliers de morts. En revanche, cette première expérience au service de l’Union Soviétique offre à Münzenberg une règle fondamentale pour mobiliser : trouver un thème rassembleur. En Occident, la Révolution russe a exacerbé l’hostilité des secteurs dominants contre le communisme. Il ne peut donc être question d’axer la campagne sur un soutien explicite à cette idéologie. Mais la famine provoque des élans de solidarité qui sont exploitables. Autrement dit, on peut être pour ou contre la Révolution, mais on ne peut être que contre la faim.

L’embrouille principale (la propagande implique toujours au moins une embrouille) consiste à créer de toute pièce des organisations sans affiliation évidente avec le Parti Communiste. En l’occurrence, Münzenberg créé le Secours Ouvriers International (SOI), spécifiquement mobilisée contre la faim en URSS. C’est muni de ce faux-nez et de sa cause consensuelle qu’il peut atteindre son objectif d’étape, à savoir des célébrités (ce qui est aujourd’hui désigné sous l’affreux nom d’“influenceurs”). Et c’est là que Münzenberg se montre un virtuose toute catégorie. La liste est vertigineuse des célébrités du monde des arts, intellectuels, scientifiques, politiciens qui ont, plus ou moins à leur insu, participé à des campagnes orchestrées par lui. Ce sont des centaines ou des milliers de personnalités qui font des donations et, surtout, le font savoir (et ainsi publicisent la campagne). Münzenberg comprend d’ailleurs très tôt le potentiel du star-system d’Hollywood, qui se met alors en place, et y envoie l’un de ses proches collaborateurs (Otto Katz, agent du Komintern qui trahira par la suite Münzenberg, mais c’est une autre histoire).

Pour séduire ces célébrités, la clef est sémantique. Il faut trouver un mot en accord avec les sensibilités progressistes de l’époque. Or, la charité est associée à une œuvre religieuse, souvent chrétienne et, donc, conservatrice. La charité a ainsi mauvaise presse parmi les élites éclairées des années 1920 (pour qui le christianisme est surtout un facteur d’obscurantisme). Qu’à cela ne tienne, Münzenberg ne demande pas l’aumône pour les affamés mais un élan de “solidarité”. Par ce changement de mot, il sécularise (ou laïcise) le geste de la donation. Il se gagne ainsi les cœurs et les esprits de nombres d’intellectuels et artistes qui se reconnaissent dans des projets émancipateurs et non dans la charité qui serait la béquille “sociale” de l’ordre conservateur. La charité porte en soi l’idée de palier aux défauts d’un ordre à conserver, alors que la solidarité inspire une participation à une même humanité (soit, la possibilité d’une égalité concrète). Ainsi, le même geste –de donation- est porteur de sens très différents pour qui l’effectue, selon qu’il s’inscrit dans le registre de la charité ou de la solidarité.

C’est ce qu’a parfaitement compris notre propagandiste issu d’une famille d’aubergistes très pauvres de Thuringe. Münzenberg est ainsi celui qui a le mieux su tirer profit des fameux “compagnons de route” du communisme (la paternité de ce concept revient cependant plutôt à Trotski qui utilise le terme de “paputchik” dans son ouvrage Littérature et révolution de 1923). Il s’agit d’instrumentaliser de larges secteurs de sensibilité progressiste, bien au-delà des seuls communistes convaincus, au service de la Révolution.

Affiche « Octobre » de Sergei Eisenstein, 1927

Le Konzern du “milliardaire rouge”

Dès la campagne de solidarité de 1921, Münzenberg utilise amplement l’image. Il fait envoyer des milliers de cartes postales qui sensibilisent sur la situation dramatique qui se vit en URSS et tâche déjà de diffuser des films. Et, bien sûr, il utilise très largement des journaux. Dans la foulée, il fonde ses propres médias et, dès 1925, son entreprise compte non seulement la célèbre AIZ (Arbeiter-Illustrierte Zeitung –la Revue Illustrée des Ouvriers) mais aussi une société de distribution de films (qui participe entre autre à la production de la plupart des films de Eisenstein). Ainsi, durant toute la République de Weimar, Münzenberg occupe une place centrale à la tête d’un véritable empire médiatique rouge (un “konzern”), capable de s’affronter d’abord aux conservateurs puis aux nazis.

À la différence de la plupart des journaux et produits culturels partisans, où l’idéologie a tendance à écraser la créativité des auteurs, les “productions Münzenberg” se caractérisent au contraire par des innovations esthétiques importantes. Ici, on ne peut qu’évoquer les photomontages de John Heartfield illustrant les couvertures de AIZ et qui restent, aujourd’hui encore, une référence de la culture antifasciste. Inspirés des collages des dadaïstes (dont Heartfield a fait partie), ces photomontages parviennent à montrer en un éclair des situations politiques complexes. Ainsi de ce Hitler marionnette dans les mains de Fritz Thyssens (d’une des principales familles d’industriels et financiers allemands) qui fait aujourd’hui irrésistiblement penser à ces vociférateurs racistes que Vincent Bolloré promeut chaque jour.

Ici, l’expérience Münzenberg nous apprend quelque chose : les moyens financiers et la cause politique sont nécessaires à la propagande mais n’y suffisent pas, le pari esthétique est tout aussi fondamental. Ne pas forcément suivre l’ère du temps, mais l’influencer par des audaces. C’est à travers une attention soutenue à la qualité esthétique, artistique et intellectuelle de ses produits que Münzenberg parvient à toucher un public bien plus large que les convaincus. Il y a donc, au cœur de la propagande communiste, une sensibilité esthétique qui permet de traverser, voire de transcender, les classes et les partis. L’un des paradoxes de la propagande est que son message relativement fermé (on ne discute pas de la ligne du Parti) a besoin d’une large ouverture d’esprit, une liberté créative, pour se faire entendre. C’est une tension qui traverse toutes les formes de propagande que nous verrons dans cette série d’articles.

Le livre brun et la fin

Échappés des griffes nazies qui s’emparent de l’Allemagne en 1933, Münzenberg et sa compagne Babette Gross rejoignent Paris où ils poursuivent leur combat. Bien qu’il se retrouve avec des moyens infiniment moindres qu’au temps de son konzern berlinois, il rassemble à nouveau des intellectuels de premier ordre qui luttent frontalement contre le fascisme. En particulier, il parvient à mener l’opération de propagande antinazie la plus efficace de la période. Avec l’organisation d’un contre-procès à Londres dès l’été 1933, suivie de la publication du Livre brun sur l’incendie du Reichstag et la terreur hitlérienne (traduit en 17 langues et diffusé à des millions d’exemplaires à travers le monde), il parvient à imposer la thèse (fausse) selon laquelle l’incendie du Reichstag (27 février 1933) a été commandité par les nazis (en réalité, ceux-ci ont bien évidemment instrumentalisé au maximum cet attentat mais ils n’en sont pas à l’origine). Ce contre-procès de Londres apparaît comme un précurseur du fameux “Tribunal Russel” qui 30 ans plus fera le procès des crimes étatsuniens au Vietnam, toujours dans l’optique de condamner un régime infâme et interpeller l’opinion la plus large popssible.

À l’instar de tout ce que le communisme soviétique a produit de beau ou mémorable, Münzenberg est bientôt mis à l’index par Staline (qui ne pouvait que se méfier de son ferme antifascisme). Dès lors, il apparaît comme un “traitre” dans les journaux communistes. Il est assassiné en 1940.

Pour aller plus loin:

Annette Nogarède-Grohmann, « Les réseaux d’intellectuels de l’Entre-deux-guerres : l’exemple de Willi Münzenberg (1889-1940) », Enquêtes, n°3, octobre 2018

Nicolas Werth, Le cimetière de l’espérance, Essais sur l’histoire de l’Union soviétique, 1914-1991, Perrin, 2019.

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