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« Al Ikhtiyar », une réécriture de l’Histoire

« Al Ikhtiyar », une réécriture de l’Histoire

Pour flatter l’égo du président égyptien, redresser l’opinion publique et décider de ce qui restera dans les livres d’Histoire, la troisième saison de « Al Ikhtiyar », une série égyptienne, retrace l’arrivée au pouvoir du président Sissi aux yeux du gouvernement. Une réécriture de l’Histoire par l’armée et pour l’armée à la hauteur de l’obscurantisme.

« Le Sinaï est le plus bel endroit sur terre. » Dans la bande annonce déjà, le ton est donné. La série égyptienne « Al Ikhtiyar » (« Le Choix ») réécrit l’histoire de 100 millions d’égyptiens en confondant fiction et politique. Sur fond d’histoire romancée, la troisième saison de « Al Ikhtiyar » tourne autour du rôle du putschiste Sissi lors du coup d’État militaire de 2013. Mais dans cette série qui se dit « inspirée de faits réels », l’écart entre la réalité et sa représentation à l’écran est beaucoup trop grand.

Pour les beaux yeux de Sissi

Dans ses deux premiers volets, la série avait pour héros les pouvoirs régaliens, à savoir l’armée et la police. La troisième saison, elle, met en scène de grands noms du cinéma égyptien. Tous des hommes à l’image du mâle alpha. Parmi cette brochette 100% masculine, se hisse un humble héros. Ce héros n’est autre que l’actuel président égyptien : Abdel Fattah Al Sissi. Son personnage est incarné par Yasser Galal, étrangement le plus fort et musclé de tous les acteurs. C’est une image bien lisse d’un homme docile, brave et inspirant que la série, produite par la société Synergy, dépeint. Et parce que l’intelligence qui lui est attribuée ne suffit pas, il est également présenté comme un mari moderne et un père de famille idéal.

Alors chef des renseignements militaires, il refuse de faire partie intégrante de la communauté des Frères Musulmans. Il reste tout de même pieux et proche de son supérieur, le président Mohamed Morsi. « Al Ikhtiyar » vise ainsi concrètement à redorer l’image du président Sissi en héroïsant son personnage. La série tient également à lui inventer un rôle noble dans le coup d’État militaire du 3 juillet 2013. Rien n’a été calculé et tout à été fait au service du peuple. C’est d’ailleurs le personnage de Sissi qui décide de lancer un ultimatum au président Morsi dans le seul but d’éviter que le pays ne sombre dans la guerre civile. Bref, c’est un Sissi angélique, grand sauveur de l’Égypte, qui s’oppose au diabolique candidat des Frères Musulmans. 

Fiction propagandesque

Avec assez d’épisodes pour durer tout le mois de ramadan, la série est diffusée à des heures de très grande écoute sur la chaîne saoudienne MBC. Assises devant la télévision, les familles égyptiennes se collent au narratif du gouvernement qui n’est pas le leur. Mais si la série n’est que fiction, l’enjeu est plus conséquent : tout est fait pour blanchir le nom de Sissi. En l’incarnant par l’un des plus grands héros du drame égyptien, Yasser Galal, la production vise à restaurer la popularité du président. Son image s’est considérablement détériorée ces dernières années après son échec d’améliorer les conditions de vie dans le pays. Promesses faites, promesses non tenues. Comme un dernier espoir, la série montre alors l’apparence d’un super héros capable de sauver l’Égypte en 96 heures. Les heures les plus dangereuses de son histoire comme le prétendent les réalisateurs. 

Dans la vraie vie, ces 96 heures sont en fait quelques mois d’espoir démocratique. Un espoir brisé par le coup d’État militaire de 2013 mené par Abdel Fattah Al Sissi. Le 26 avril 2022, pendant le mois sacré du ramadan, le président Sissi souhaitait rétablir la vérité, la sienne, la seule, la vraie. « Il n’y avait ni trahison, ni complot, ni duplicité », avait-il déclaré. « Je n’ai pas soutenu le président Morsi, que Dieu lui accorde sa miséricorde, j’ai soutenu l’Égypte. Si j’avais comploté contre lui, ce serait comme si j’avais comploté contre 100 millions d’Égyptiens et que j’ai sacrifié leur vie et leur avenir.» C’est pourtant lui même qui mènera le coup d’État militaire en 2013 contre son président et c’est dans ses prisons, sous son règne, que périra l’ancien dirigeant Mohamed Morsi. 

« Al Ikhtiyar »
Un panneau publicitaire faisant la promotion de la série « Al Ikhtiyar » à Giza, au Caire. ©Khaled Desouki/AFP

Par l’armée et pour l’armée

Cas inédit, même trop rare pour ne pas être mentionné : tout un gouvernement assume fièrement la proximité avec une fiction télévisée et participe activement à sa promotion. Du jeu d’acteurs, de l’écriture par Baher Douidar ou encore de la réalisation signée Peter Mimi, « Al Ikhtiyar » est, tout naturellement, devenue la série préférée du régime. Un comité spécial des affaires morales au sein de l’armée égyptienne a même supervisé la construction du scénario. L’empreinte militaire est visible jusque dans le détail des décors, de la musique choisie et parfois même des armes utilisées. De l’application de la charia au risque de sombrer dans la guerre civile, la série brosse un tableau de l’ère Morsi comme étant celle des plus effrayantes. Une réalité bien différente de celle que les Égyptiens vivaient. 

En greffant héroïsme et bravoure à cet homme taché de corruption, « Al Ikhtiyar » s’est moissonné de critiques et moqueries. Au chœur des polémiques, l’acteur égyptien en exil Amr Waked a qualifié la série de « comédie ». « Nous savons tous qui est le menteur et le trompeur. Sissi avait déclaré qu’il ne se présenterait pas aux élections et sauverait les gens de la pauvreté, mais a fini par devenir un politicien qui a vendu le pays. » Le journaliste Moataz Matar, connu pour son opposition au régime, a affirmé que la série serait même « contre productive ». « Il a choisi lui-même qui jouera son rôle : grand et musclé », a-t-il déclaré sur son compte Twitter. « Mais la magie s’est retournée contre le magicien. Cette série est devenue une comédie cynique dont se moque le peuple. »

View Comment (1)
  • Vue sous un angle politique, cette s rie annonce des lendemains d senchant s. Admettre qu’une uvre de fiction puisse aider r crire l’histoire est non seulement un frein toute id e d’ mancipation mais, plus grave encore, risque de donner du cr dit ceux qu’on a voulu effacer du tableau.

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