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Critiques de la propagande (1) Une arme imprécise

Critiques de la propagande (1) Une arme imprécise

Suite à la série de portraits de propagandistes publiés durant l’été, nous poursuivons la réflexion sur le même thème, en espérant dégager quelques outils pour affronter les manipulations.

À travers différents portraits de propagandistes plus ou moins célèbres du XXème siècle, nous avons pu voir quelques problèmes que posent la propagande. Ou, plus exactement, quelques pistes pour l’aborder.

La propagande, un savoir friable

Par exemple, en creux, nous aurons compris que mesurer l’efficacité de la propagande reste une tâche impossible. Par nature, elle influe (ou pas) sur des matières (opinions, pensées, désirs) difficiles à saisir. De plus, les propagandistes sont avant tout des bonimenteurs qui ont toujours intérêt à surestimer leur impact. Et, quelque soit ce dernier, un “bon” propagandiste saura imposer un récit dans lequel il est magnifié. Pour prendre un exemple récent, les sondeurs –qu’il convient de placer parmi les propagandistes- ont pu se tromper sur plus de 20 points dans l’intention de vote aux dernières élections régionales. Et, dès le soir même de leur échec magistral, imposer un récit dans lequel, entre “marge d’erreur” et abstention, leurs techniques ne serait pas à remettre en cause (un récit ahurissant dans lequel ce n’est pas le sondeur qui se trompe mais les sondés).

Savoir que les propagandistes maitrisent beaucoup moins le monde qu’ils le disent est une très bonne nouvelle. À chaque fois qu’un propagandiste (appelé conseiller en com’, publicitaire, spin docteur, sondeur, etc.) dit savoir quelque chose, détenir une science, nous savons désormais qu’il ne se réfère qu’à ses propres intuitions. Celles-ci sont le résultat de biais que nous pourrons analyser pour comprendre pourquoi il dit ce qu’il dit (et en quoi cela sert ses intérêts ou ceux de ses clients). Autrement dit, nous disposons de méthodes qui défont leurs œuvres, rendent inopérantes leurs manipulations.

En creux, nous aurons aussi compris que des propagandistes aussi différents que Willi Münzenberg, Goebbels ou Edward Bernays sont tous sont armés d’un même cynisme. Et que, quelque soit leurs différences, ils sont convaincus d’être en mesure de manipuler les foules. Autrement dit, ils se pensent comme supérieurs, faisant partie d’une élite à même de contrôler (toujours dans le “bon” sens, que celui-ci soit nazi, communiste, ou une marque de cigarette). Cette élite est ce que Bernays désigne comme le “gouvernement invisible”, à ne pas comprendre comme un complot (un projet secret concerté par quelques personnes) mais comme des personnes éparses qui, d’une manière ou d’une autre, ont un ascendant sur les autres. Ainsi, quelque soit l’idéologie pour laquelle ils œuvrent, ils sont convaincus d’une même inégalité entre qui contrôle (les propagandistes) et qui est contrôlé (la population manipulée). Or sur ce point aussi, ils se trompent, et pas qu’un peu.

Ils se trompent doublement car, d’une part, les propagandistes ne sont pas moins victimes des propagandes que les autres. Au contraire, je dirais, ils sont plus propices à croire en la toute puissance d’un pouvoir qui n’est, dans la réalité, que très relatif. Car si le propagandiste ne gobe pas forcément les messages qu’il sait fabriqué dans des buts précis, en revanche il a une grande propension à surestimer le pouvoir de son “domaine de compétence”. Dans ce sens, il n’est pas moins crédule que les personnes qu’il cherche à convaincre. D’autre part, ces dernières –les cibles des propagandistes- restent souvent étanches à leurs œuvres. Ou, plus exactement, parfois ça marche, d’autre fois non, si bien que le propagandiste ne fait que tâtonner. Il ne possède aucune science mais des intuitions plus au moins heureuses. Ainsi, près d’un siècle après que ces Goebbels ou Bernays aient prétendu savoir manipuler les foules, leurs successeurs en sont réduits à essayer une recette qui marche un jour, pas l’autre.  Et il n’est pas rare que la révélation sur une technique de propagande fasse plus de bruit que la propagande elle-même (il n’est que rappeler le scandale Facebook-Cambridge Analytica). En bref, il y a tellement d’aléas dans la mise en œuvre d’une propagande qu’elle ne possède pas l’omnipotence que ses artificiers voudraient faire croire -et qu’eux-mêmes croient.

La propagande, une arme de guerre

Autre question apparu au détour de nos portraits : la relation entre guerre et propagande. Nous l’avons vu, Michel Frois est d’abord un capitaine en guerre avant d’occuper une place centrale dans la communication du patronat français. Il se trouve que Bernays a aussi commencé sa carrière par une expérience guerrière. Il a fait partie de la Commission Creel qui avait était chargée en 1917 par le président Wilson (réélu un sur la promesse de ne pas aller à la guerre) de convaincre les Etats-Uniens d’intervenir dans le “conflit européen” en cours (la 1ère Guerre Mondiale). Inutile de dire que la propagande de Goebbels est toute entière tournée vers la guerre (intérieure contre les minorités et extérieure). De même, à voir son parcours, il est difficile de ne pas faire le lien entre la propagande du communiste Willi Müzenberg et la guerre. Si bien que l’on peut se demander s’il n’y a pas un lien intrinsèque entre guerre et propagande.

Ce lien est établi par Jacques Ellul (1912-1994), chercheur et intellectuel longtemps considéré comme le principal spécialiste français de la propagande. Par exemple, il explique que le communisme ne peut que développer une propagande permanente car le marxisme fixe les rapports sociaux en terme d’une guerre entre classes sociales. Ainsi, étant en guerre permanente, le communisme produit constamment de la propagande. Difficile de ne pas lui donner raison. Notons néanmoins que Ellul est profondément ancré dans le camp occidental en période de guerre froide. Et aux “totalitarismes” (terme problématique s’il en est), il oppose une démocratie libérale qui, elle, sortirait de la propagande dès qu’elle aurait terminé la guerre. Il en veut pour preuve que les agences britanniques et étatsuniennes spécifiquement dédiées à la propagande en temps de guerre sont dissoutes dès que celle-ci est terminée. Par exemple, l’OSS (ancêtre de la CIA) a une branche dédiée aux “Morale Operations” durant la Seconde Guerre Mondiale qui est dissoute dès la guerre finie.

Néanmoins, contre ce “constat” optimiste de Jacques Ellul, nous dirions que, d’une part, les “démocraties” sont rarement en paix et, de l’autre, que la propagande n’y disparaît pas, elle s’insère dans des structures moins belliqueuse. Autrement dit, ce sont les objectifs qui changent dans les rares temps de paix, et non pas la propagande en soi. Dans le domaine de la propagande, le temps de la guerre se distingue moins de celui de la paix par son intensité que par ses innovations. Les gigantesques investissements qu’impliquent l’état de guerre se retrouvent aussi dans la propagande qui, du coup, innove avec de nouvelles techniques ou technologies. Or, celles-ci, loin d’être abandonnées par la suite, sont introduites dans des usages civils.

Néanmoins, nous pouvons tout de même donner raison à Ellul, mais dans un sens un peu différent : étant donné que la propagande est une arme de guerre et que celle-ci est utilisée en temps de “paix”, c’est plutôt la notion de “paix en démocratie” qu’il faut revoir. L’usage toujours croissant de techniques de propagande est un indice sérieux du fait que nous ne sommes pas en paix, mais bien dans un état de guerre permanente. Ou, plus exactement, que le monde contemporain se caractérise par une imbrication toujours croissante entre guerre et paix.

En allant boire un café à une terrasse, nous sommes, dans le même temps, en paix et en guerre. Le lieu (la terrasse) et le geste (boire un café) sont on ne peut plus pacifiques. Mais, simultanément, notre pays est engagé dans des guerres par l’envoie de troupe “d’intervention extérieure”. Surtout, tandis que nous sirotons le café, nous pianotons un téléphone porteur et enjeux de très nombreux conflits. Le téléphone nous donne accès à des contenus qui, pour beaucoup, sont des propagandes (une arme de guerre). Et, en soi, le téléphone est un assemblage de technologies et de matières premières qui sont l’objet de différents affrontements plus ou moins violents à travers la presque totalité du globe. Enfin, le pékin assis à une terrasse peut parfaitement être pris pour cible par une quelconque organisation politique ou religieuse qui utilise le terrorisme comme forme d’intervention (terrorisme et propagande sont d’ailleurs intimement liés, nous y reviendrons). Ainsi, un geste très banal et pacifique peut parfaitement s’imbriquer dans de multiples guerres.

Prendre conscience des propagandes qui occupent notre quotidien c’est, du même coup, prendre conscience des guerres dans lesquelles, d’une manière ou d’une autre, nous sommes plongés. Cette prise de conscience n’y suffira pas, mais elle est un pas nécessaire pour œuvrer à la paix ou, plus simplement, concevoir ce que serait la paix aujourd’hui.

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Jacques Ellul, Histoire de la propagande, col.”Que sais-je”, PUF, 1976.

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