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Cut Short : un livre pour comprendre la crise des « crimes au couteau » chez les jeunes à Londres

Cut Short : un livre pour comprendre la crise des « crimes au couteau » chez les jeunes à Londres

Dans Cut Short, Ciaran Thapar raconte de l’intérieur la montée des violences chez les jeunes, enjeu social majeur de la capitale britannique. Une vision systémique et profondément humaine pour comprendre une crise cachée en plein jour, dans une ville à deux vitesses.

Photo : Jhemar Jonas pose des fleurs pour son frère Michael Jonas. © Tristan Bejawn

En 2015, au Royaume-Uni les violences par armes blanches qui baissaient depuis 2007 commence à remonter. A nouveaux, ces crimes qui touchent de manière disproportionnée de jeunes hommes noirs londoniens sont couverts, souvent par des journalistes déconnectés de leur réalité. Ciaran Thapar, travailleur social et journaliste, devient un observateur privilégié et un porte-voix pour une population mal représentée. Il vient de sortir Cut Short, Youth Violence, Loss and Hope in the City (Penguin Book), où il raconte la jeunesse qu’il accompagne, la violence systémique et insidieuse et les espoirs naissants. Rencontre.

Ciaran Thapar. © Tristan Bejawn

Lorsque vous parlez de « crimes au couteau » (« knife crime »), vous utilisez toujours des guillemets. Pourquoi ?

En soi, l’utilisation de cette phrase n’est pas problématique, c’est littéralement un crime commis avec un couteau. Mais on a tendance à l’utiliser pour décrire la criminalité des hommes noirs londoniens, pour faire du sensationnalisme, pour obtenir des clics sans réfléchir en profondeur à ce qu’il se passe.

« Violence grave chez les jeunes » (serious youth violence ») est le terme utilisé dans le secteur et j’ai l’impression qu’il saisit la gravité de celle-ci, le fait que je parle des jeunes et de la violence en tant que phénomène humain.

Dans les premiers chapitres, vous égrainez les dysfonctionnements structurels du Royaume-Uni, comme une toile de fond de cette violence. Le racisme de la police et de la justice, les coupures budgétaire de la police et des centres de jeunesses, l’échec du système scolaire, la gentrification. Vous parlez d’un « système qui oppresse [ces jeunes] depuis le moment où ils sont nés » Face à ce constat, n’est-on pas un peu submergé ? N’est-ce pas trop gros pour agir ?

C’est sûr que cela nous submerge, c’est sûr que c’est trop gros pour une seule personne ou même une seule approche. Mais je ne crois pas que c’est impossible à résoudre si nous abordons une perspective plus collaborative, plus socialement empathique. Ça va probablement prendre une génération entière pour résoudre ce problème. C’est difficile, c’est lent, mais c’est la réalité et le comprendre est important.

Pour une démographie particulière de personne, la société britannique lui répète constamment qu’elle n’a pas de valeur, qu’elle n’importe pas. Pour renverser ceci nous allons devoir passer des années à leur dire que si, ils importent et ont de la valeur.

Ces jeunes ont totalement intégré le racisme de la société. Ils disent « les profs ont peur des noirs », « l’épicier a peur qu’on le vole ». Pourtant, Londres est souvent loué pour son multiculturalisme. Comment cela s’articule ?

Londres est la ville des extrêmes. En tant que citoyen britannique, métissé – je suis à moitié indien -, je sens que je peux sortir de chez moi et avoir accès à toutes les cultures de la planète dans cette ville. Je suis très fier de ce multiculturalisme.

Mais cela ne veut pas dire que le reste du pays ou les institutions britanniques n’ont pas des biais raciaux historiques et extrêmes intrinsèques. Il y a l’histoire de l’empire de ce pays, l’échec du système éducatif à nous préparer à ce multiculturalisme, les inégalité socio-économiques qui empêchent de comprendre les pouvoirs en marche et pourquoi tout est si inégalitaire.

Ces deux villes ne sont pas exclusives l’une de l’autre, cela dépend de qui tu es et comment tu vis la ville.

Vous ne ressemblez pas aux jeunes que vous accompagnez. Vous n’êtes pas noirs, contrairement à la majorité des travailleurs sociaux du centre, et vous venez d’un milieu classe moyenne, avec un père docteur et une mère infirmière. Votre façon de trouver un langage commun avec ces jeunes est par la musique, et en particulier la drill. Comment avez-vous compris que la culture serait un de vos atouts les plus précieux ?

J’ai grandi dans la banlieue de Londres. A moitié indien, j’essayais de comprendre cette identité britannique. J’ai fais cela surtout à travers la musique.

Il y a beaucoup de couches de différences entre qui je suis et les jeunes avec qui je travaille. Mais le point de connexion entre les personnes de couleur de ce pays – les blancs aussi, mais surtout les personnes de couleurs – est la culture de la musique ; et la la musique noire britannique est la culture prédominante.

Cela m’a semblé naturel en tant que fan de musique d’en parler avec les jeunes. Si j’avais 12 ou 13 ans, même dans ma bulle en banlieue, et qu’un enseignant était entré dans ma classe pour parler de musique, j’aurais été absorbé. J’essaie simplement de reproduire cela.

La drill est une sorte de bande son de cette génération. C’est une musique aux paroles assez violentes et nihilistes, souvent liées au quartier dans lequel les artistes vivent et qui raconte cette violence du « crime au couteau ». Vous écrivez « Comme les inuit ont des centaines de mots pour parler de neige, eux avaient des centaines de mots pour parler de couteaux » et vous utilisez le terme de « reportage de guerre ». Quel est le rôle de cette musique pour les jeunes ?

C’est une cri de guerre et un appel à l’aide. C’est un langage qui accompagne une réalité très violente que beaucoup de jeunes essaient de comprendre et dans laquelle ils doivent survivre. C’est aussi un appel à l’aide, une forme d’expression humaine pour être entendu, reconnu et pris au sérieux.

Le genre évolue au fil des années mais il reste au fond underground, lié à des problématiques sociales dans des communautés défavorisées touchées par la violence.

Il y a eu une criminalisation importante de cette musique, avec tout un attirail d’outils législatifs. Jusqu’à mettre des bâtons dans les roues de jeunes artistes qui tentaient, plutôt avec succès, de faire carrière. Pouvez-vous nous raconter ?

En 2018, les « crimes au couteau » sont devenu un phénomène couvert par les médias et il a été reconnu, à raison, que la violence chez les jeunes devenait à nouveau un gros problème social. Pour les politiciens, la police, le système judiciaire, il fallait être vu faire quelque chose rapidement. La drill était la chose la plus facile à attaquer puisqu’il s’agissait de ces vidéos effrayantes de jeunes hommes intimidants pour le plus large public, qui portent des masques et parlent de poignarder et tuer d’autres gens.

C’est compréhensible que les gens soient intimidés et mécontents. Mais ce qui n’a pas été saisi, et qui ne l’est toujours pas, est que cette musique vient d’une réalité et c’est cette réalité qui doit être scrutée. Scruter la musique ou toute autre forme d’art est une distraction. Ce qui produit cet art, ce que les jeunes vivent ne va pas changer parce que l’on empêche une forme d’art.

Cela n’a pas changé. En 2018, 2019, c’était nouveau. Mais j’écris désormais des rapports pour des cas judiciaires où la police utilise les clips et les paroles de drill comme preuves. Si un jeune fait quelque chose de mal, comme poignarder quelqu’un, alors il doit être puni. Mais aucune chanson ne peut établir que quelqu’un a poignardé quelqu’un d’autre. Il y a tout un monde de spectacle, de frime, qui n’est pas compris.

Quel a été l’impact sur les artistes ?

Il est à double sens. Digga D est l’incarnation parfaite. D’un côté, sa liberté est très limitée. Il n’a pas le droit de faire grand-chose, il doit envoyer ses paroles à la police, il n’a pas le droit de voir ses amis, il ne peut même pas être dans certaines zones de Londres.

D’un autre côté, il est probablement le plus gros rappeur du pays en ce moment. [La censure] fait partie de l’histoire, du récit.

Vous parlez aussi beaucoup des réseaux sociaux. Vous dites quelque chose de marquant : « votre capacité de vous transformer dans une nouvelle identité est rendue difficile à cause des nombreuses preuves qui vous montrent comme quelqu’un d’autre ». Est-ce cela que vous avez observé : des personnalités figées sans espaces d’expérimentations ?

Les médias sociaux rendent les choses très publiques et permanentes. Les jeunes font désormais leurs erreurs devants des milliers de personnes et si tu te présentes sous un certain jour, il est difficile de prouver que tu as changé.

Il est facile pour moi de décider que je ne vais que très peu utiliser les médias sociaux. Ce n’est pas facile pour des jeunes qui ressentent la pression sociale d’y être.

Comment ces jeunes voient-ils leurs relations aux médias sociaux ?

Je ne vais pas parler pour tous les jeunes mais pour les trois jeunes hommes que je mentore, les héros de Cut Short : Jhemar, Demetri et Carl. Ils sont trois personnes très différentes mais tous très intelligents et vifs et ils savent comment rester en sécurité. L’une des clés est de ne pas être sur les médias sociaux, ou presque.

C’est un outil de survie et je pense que l’une des solutions sérieuses pour lutter contre cette violence est d’apprendre à ces jeunes comment utiliser les réseaux sociaux.

Est-on en train de trouver une sortie de crise ?

Il y a quelque jours, Channel 4 rapportait qu’il y avait eu déjà 16 adolescents poignardés à mort à Londres cette année, [ce qui est plus que le nombre de victimes sur l’ensemble de l’année dernière]. Évidemment, selon cette mesure, cela continue d’empirer.

Une des raisons est que pendant cette pandémie, les jeunes ont été ignorés plus encore. La santé mentale a été difficile pour tout le monde, ce n’est pas différent pour les jeunes les plus vulnérables. Il y a eu plus de clubs de jeunesse et d’associations fermées, plus de banques alimentaires en difficulté, tout ces problèmes sociaux ont empirés.

Il y a aussi eu des progrès ces cinq dernières années. Londres a une unité de réduction de la violence désormais. Cela ne va pas tout résoudre mais avoir un organisme financé par le gouvernement dédié à connecter la communauté et à travailler avec les organisations locales, c’est un pas dans la bonne direction.

Comment finir sur une note positive ?

Je crois que lorsque l’on parle de pertes et de tragédie, il faut aussi parler de ce qu’on obtient et des espoirs. Le récit est puissant. Les histoires qu’on se raconte, en tant qu’individu, en tant que société, nous donnent un point de référence de ce qui est possible.

Jhemar est un bel exemple. Il a perdu son frère mais est aujourd’hui l’une des voix les plus fortes du pays sur le sujet, à seulement 19 ans. Il est une solution. Tu le mets dans une salle remplie de jeunes, il va avoir un impact sur leurs vies. Nous avons besoin de pus de Jhemar, de plus d’histoires qui parlent de Jhemar. Tellement de jeunes font des choses supers, il faut parler plus d’eux et en inspirer à leur tour davantage.

Ciaran Thapar, Demetri Addison et Jhemar Jonas devant le parlement britannique. © Tristan Bejawn

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