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« Pour que je m’aime encore », déclaration d’amour de Maryam Madjidi au 93

« Pour que je m’aime encore », déclaration d’amour de Maryam Madjidi au 93

Quand Maryam Madjidi écrit “Pour que je m’aime encore”, ce n’est pas pour conter fleurette. C’est plutôt l’occasion de proposer une autre lecture de la réussite sociale où la “voie royale” n’est pas la panacée. Un autre regard sur les égarements de l’adolescence, sans angélisme. Maryam fait parti de cette génération “nan nan”, presqu’en avance sur son temps. Cette jeune demoiselle à la recherche d’elle-même, sortie de sa bulle, nous présente sa France à elle, par amour. 

Jeune demoiselle sortie de sa bulle

“Pour que je m’aime encore” est le second roman de Maryam Madjidi paru en septembre dernier au Nouvel Attila, Editions Seuil. Il nous plonge dans les affres de son adolescence à Drancy. Du collège à son entrée en prépa, nous la suivons sur le chemin de ce qui semblait être la seule solution pour échapper à son destin : cette Seine St Denis qui colle à la peau.

Mais le bout du chemin n’est pas forcément celui que nous imaginions. Comme le dit la plaque rappelant les déportés de Drancy : “il leur manquait trois mètres pour atteindre  la liberté” p. 206.

Fière de son parcours et de son histoire, Maryam s’approprie la punchline d’Arsenik dans Par où t’es rentré ? “Il y avait pas de portes ouvertes, alors j’ai pété le carreau”. 

Tel est l’enjeu du livre. 

J’avais envie de transmettre que quand une porte est fermée, il faut aller en chercher une autre. Il y a toujours une raison à cette impasse, mais cela signifie aussi qu’un ailleurs est possible et plus adapté”. 

La jeune quarantenaire ne mâche donc pas ses mots dans ce deuxième roman. Rien ne dissone. Cela résonne même au bon endroit pour qui connait le 93. Une véritable déclaration d’amour à la Seine Saint Denis qu’elle aurait voulue “encore plus franche et sincère”.  

Maryam Majidi se réapproprie sa découverte d’elle-même, jeune demoiselle sur le point de sortir de sa bulle (ou pas). Sur cette période systématiquement décriée, elle propose un regard tendre et émouvant.  

En creux, c’est aussi un regard rare et précieux sur des professeurs engagés malgré les difficultés qui se fait jour. Des personnages en quête de sens, faute d’être suffisamment reconnu.es socialement

Ma France à moi 

Son “terrain, c’est le roman, les histoires, l’imaginaire, le symbolique, pas la sociologie”, mais son propos n’en demeure pas moins percutant d’un point de vue social, voire politique. C’est “l’illusion de la réussite” qu’elle remet en cause. Le système “mal pensé”, où il y aurait quelque chose à revoir, qu’elle invite les lecteur.ices à réfléchir en mêlant toujours fiction est réalité. 

Ce lire est une oeuvre de fiction. Par conséquent, toute ressemblance avec des situations réelles ou des personnes existantes ou ayant existé n’est ni fortuite, ni involontaire”. 

Avertissement

Répondant ainsi à la consigne de M. Ortega, prof de français considéré comme un “guerrier vainqueur” (et magnifique), elle n’a de cesse d’étonner et de surprendre, comme l’y a invitée son éditeur.

Marx et la Poupée, paru en 2018 et lauréat du prix Goncourt du 1er roman, revenait sur son enfance déracinée par la guerre en Iran, sa difficile assise entre deux cultures et la reconstruction dans un ailleurs. Maryam s’attache désormais à une autre révolution : celle de l’adolescence qui questionne l’ordre établi. 

Attendue du côté du voyage et de l’exotisme qu’elle était censée incarner en tant que “modèle d’intégration réussi”, elle embarque son public dans un ailleurs plus proche. Mais le choc des cultures est toujours là. 

Génération Nan Nan 

En effet, la jeune iranienne ne parlant que persan devenue autrice à succès en France et en français prend le public à rebours et propose ici une critique du système élitiste républicain. Crime de lèse majesté pour certains, notamment dans les cercles littéraires qui ne jurent que par l’Ecole, voire la “vénèrent”.

Sauf que loin d’être une critique de l’école en soi, c’est bien le système qu’elle dénonce. C’est l’hypocrisie sociale et la violence de cette institution sur toutes personnes issues d’autres classes sociales, d’autres origines culturelles qu’elle vise. 

L’égalité des chances, l’école de la République, le gâteau de l’élite, c’était franchement indigeste. Je n’en mangerai plus. Cet ascenseur dans lequel j’étais montée me donnait le vertige et un haut le coeur. Je ne le prendrais plus”.

p. 199

C’est l’illusion qu’elle dénonce avec les jeunes qu’elle rencontre dans les établissements scolaires et médiathèques dans lesquels elle intervient depuis septembre.

Son objectif n’est pas de les engrener à quitter le système, mais d’ouvrir le champ des possibles. Une autre lecture de la réussite et des potentiels. Même si ce n’est pas l’école qui lui a dicté ses codes, elle en garde des souvenirs émus.

Par amour

A l’instar de ce Monsieur Zedar, professeur d’anglais classé dans la catégorie des “guerriers vaincus devenus fous” avouant en fin d’année comme une fatalité p. 127 : “J’aime la jeunesse turbulente, elle est pleine de promesse”, Maryam déclare son amour à Drancy. 

L’école aussi, elle l’aime. Elle l’a fait même à des jeunes mineurs non accompagnés dans le 95 pour la Croix Rouge. Ces profs, c’est avec tendresse qu’elle les convoque. Ces héros du quotidien toujours “guerriers”, quelque soi le qualificatif derrière. 

C’est aussi pour leur rendre hommage qu’elle a produit un texte spécial pour Télérama que nous vous invitons à vous procurer : “le boulanger et son apprenti”. Ode à la formation professionnelle qu’elle présente à son tour comme une “voie royale”. 

Maryam Madjidi ne laisse pas indifférent. Certains lui reprochent de ne pas adouber le système dont elle est issue, d’autres voient un échec dans son retour à Drancy, mais c’est un livre “pour ceux” comme dirait Mafia K’1fry. Ceux qui savent la Seine Saint Denis. 

Quand j’ai un public qui connaît le 93 ou ce type de banlieue, ils comprennent quelque chose du livre. En revanche, pour les autres c’est plus compliqué. Il y a quelques chose du déterminisme social dans le bouquin. Selon l’histoire de chacun avec l’immigration, l’égalité des chances, etc la réception sera différente”. 

Pour que je m’aime encore de Maryam Madjidi est un livre à lire avec amour pour la cité. C’est aussi un livre à relire quand la question des pièges de la réussite sociale se pose. Le choc des cultures ne s’arrêtent pas aux frontières. Prendre en compte l’altérité n’est pas une perte d’identité, bien au contraire.

A bon entendeur… 

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