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La question d’Yves Citton : Comment (cesser de) nous battre ?

La question d’Yves Citton : Comment (cesser de) nous battre ?

La pandémie de Covid et les confinements successifs auront au moins eu l’avantage de provoquer dans l’hivernage intellectuel français 2020, une floraison de textes, de tracts, de collections impromptues, comme si cette crise imprévisible obligeait toute voix politique à s’exprimer, à réagir, à nourrir le débat public. Et c’est avec un plaisir (complice, le plaisir, je l’avoue) que j’ai vu apparaître la collection Trans (aux éditions Les liens qui libèrent) dans la vitrine de la petite librairie non-essentielle des Vans (Ardèche) où j’étais confiné en janvier. Eux-mêmes philosophes, Dominique Quessada et Raphaël Liogier sont ainsi passées à l’acte éditorial, publiant dans l’urgence le meilleur de Celleux qui pensent à travers et pas à tort. La formule fait clairement allusion à l’évidente pauvreté du débat dit public, énervé par la stupeur des confinements, confisqué par les penseurs de plateaux en continu et la culture du clash Hanounienne. En publiant ces courts essais, les éditeurs ne prétendent pas se substituer au patient travail théorique des autrices qu’ils invitent, mais bien transmettre plus immédiatement la vive émotion qui sourd des théories, comme pour nous convier à embrasser le temps présent et à réconcilier pensée et réel hors des chapelles intellottes, des replis identitaires et de la radicalité tendance.

Il nous faut apprendre à faire avec : à faire ensemble, même si nous ne sommes pas d’accord sur tout… Le renouveau de (ce qu’on appelait) la « gauche » est peut-être à ce prix

Car il y a urgence, on le sait : Urgence écologique, sociale, minoritaire, linguistique. Alors souvent, sous les masques, le vertige nous prend, le cynisme guette, et de vagues sommations à une « résilience » mal comprise (en gros : encaisse et ferme-là !) étouffent nos questionnements : Comment habiter le-la monde ? Comment FAIRE AVEC ? Dés après ce titre modeste et sec, le volume inaugural de la collection Trans esquisse de suite trois directions apparemment asynchrones : Conflits, coalitions, contagions… tout un programme ! Et c’est l’indispensable Yves Citton qui s’y colle en 140 pages, toutes de nuances, de pertinence, d’humour, et riches de ce pessimisme intelligent cher à WalterBenjamin. Faire Avec est un véritable précis d’intersectionnalité raisonnée, dont chacun pourra s’emparer comme d’un manifeste perso, inclusif, en délicatesse.

Nous devons affronter des ennemis sans visages, dont les effets nous affectent, mais dont les traits nous échappent. Cela a pour conséquence qu’on ne peut plus leur faire face. Désormais l’inimitié est une interface en plus d’être une confrontation… Le défi du présent tient bien à ceci : Faire face à la casse de nos milieux de vie… Cela implique également de ré-envisager l’idée même que l’on se fait de nos ennemis.

Tout d’abord donc, reconnaître l’ennemi public numéro 1, ne pas tergiverser. Tout ce qui participe de ce que Citton nomme la casse du siècle, tout ce qui nuirait au tissage complexe que constituent les luttes de survie quotidiennes, est donc à combattre. Mais face à la multiplicité des conflictualités apparemment antinomiques, face à l’impatience cancel-cultivée des uns et à la radicalisation des autres, la question est : COMMENT (cesser de) NOUS BATTRE ? En puisant avec justesse dans la pensée contemporaine, Citton nous ouvre un nouvel espace de réflexion. Sortir du « cycle défensif » (réactions aux réformes néolibérales, aux inepties gouvernementales) qui plombe toujours le passage à l’offensive par d’autres moyens, s’emparer des guerres culturelles, renoncer à la mystique viriliste du grand soir, admettre que ces conflits passent aussi par nous même, dans les failles de l’intime.

Notre ingouvernabilité ne tient ni au venin répandu par les théories conspirationnistes, ni aux mauvaises volontés de classes populaires revêches à l’éducation « citoyenne » mais bien à des relations d’interdépendance défiant nos capacités (individuelles et collectives) d’orientation… Le défi est d’apprendre à faire avec nos incompétences – au double sens d’accepter nos inévitables défauts de maîtrise, mais surtout de mettre en commun nos compétences lacunaires pour tenter de rafistoler les unes avec les autres…

L’une des clefs de ce renouvellement des termes du conflit, résiderait donc dans la négociation, les diplomaties d’interdépendance. En examinant les différents fronts de luttes qui ont marqués ces dernières années, des Gilets Jaunes à Black Lives Matter, des ZAD à MeToo, Citton souligne bien l’invention créatrice de modes nouveaux d’engagement, mais constate aussi la précarité d’une « convergence des luttes » souvent purement incantatoire. Inventer une diplomatie du mineur, passer de la coexistence à la coalition, sans se bercer des illusions naïves du pacifisme cool ni des tentations poétiques de l’action directe, si légitimes soit-elles… Voilà la question ouverte. Désorientée, tiraillée par les polèmicités enchevêtrées qui trament nos vies, Citton, reprenant les concepts de Baptiste Morizot et de Dominique Quessada, se reconnaît lui-même dans cette inséparation, dans ce barbouillement moral des empathies multiples et contradictoires qui nous paralysent. Et l’auteur propose de déplacer les fronts, non pas par un déplacement horizontal, mais par leur élévation verticale vers un plan META-POLEMIQUE, qui offrirait à chacune-chacun la possibilité de se situer, de trouver son rythme, dans l’entrelac de ces conflits coexistents.

Combattre le capitalisme viral au sein du capitalisme viral (pour en sortir) invite à se servir des armes qu’il met entre nos mains, tout en se méfiant constamment de leur caractère fatalement double, tordu et retors – sans que cela empêche, bien entendu, de chercher à en forger de nouvelles.

Je vous la fait courte pour ne rien spoiler car FAIRE AVEC est aussi une expérience de lecture passionnante : Citton ne fait pas l’économie de s’inclure lui-même dans le champs d’expérimentation du livre. Mettant en scène Yves4050, prof salarié de Paris VIII, innovant dans une écriture transgenre toute à fait personnelle, déployant les stratégies du Care et du Queer (qu’il évoque au passage), son livre est plus une jam session improvisée et savante, qu’une machine de guerre orchestrale et planifiée. Le dernier terme du sous-titre, contagions, au delà de son évidente actualité post-Covid, est sans doute le plus stimulant. Invention d’une poétique virale sur les réseaux, d’une nouvelle sorcellerie du hacking, le texte bouillonne de pistes, de possibles. Comment dépasser le stade des bonnes volontés en mode Nuit Debout, qui buttent le plus souvent sur la complexité algorithmique d’un monde numérisé ? comment retourner la viralité de l’information contre la casse du siècle ? comment neutraliser le solutionnisme des plateaux télé et des tweets inconséquents ? Un gros travail politique reste à faire (avec), qui questionnera autant notre fidélité à l’événement révolutionnaire (j’ai rêvé d’un autre monde) que nos radicalités intempestives (fuck the police), mais que l’essai d’Yves Citton nous (c’est à dire toi, moi2450, Yves4050, Hiya, ielles toutes) invite à entamer, toutes affaires cessantes.

FAIRE AVEC (Conflits, coalitions, contagions)

De Yves Citton

Collection Trans (éditions Les Liens qui Libèrent)

Auteur : Vincent Dieutre

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