pixel
Now Reading
Crachats officiels sur le 17 octobre 1961 : la mémoire des assassins au pinacle de la République

Crachats officiels sur le 17 octobre 1961 : la mémoire des assassins au pinacle de la République

Maurice Papon

Ce 16 et 17 octobre, les plus hautes autorités de l’État ont dit rendre « hommage à la mémoire de toutes les victimes. » Elles ont surtout porté la mémoire de leurs bourreaux en falsifiant l’histoire et en responsabilisant les manifestants du 17 octobre 1961. Cette inversion des responsabilités s’est faite à travers l’invention d’un document légal qui n’a jamais existé, et pour cause les autorités de l’époque avaient parfaitement conscience de l’illégalité d’un couvre-feu adressé uniquement aux « travailleurs musulmans algériens ».

Une  mémoire déconnectée du présent n’a aucun sens. La mémoire est un rapport avec le passé dans le présent. C’est pourquoi la scène du préfet Lallement commémorant le 17 octobre est d’une rare obscénité. Elle montre l’État voulant casser les mémoires, le rapport entre luttes actuelles et passées. Ce préfet qui, plus que tout autre, rappelle Papon, ne peut pas commémorer sans salir.

Photo de la préfecture de police (compte twitter)

Rien ne va dans cette scène. Préfet et policiers, dans une attitude martiale, posent pour les photos et les vidéos institutionnelles. Lallement dépose une gerbe de fleurs qui indique seulement « le préfet de police ». Pas de morts, pas de crimes, pas de coupables, juste une scène muette qui pourrait signifier n’importe quoi. Afin de réaliser cette scène, les associations porteuses de mémoire sont bloquées, la cérémonie officielle leur est interdite ; l’accès au pont depuis lequel, chaque année, les personnes lancent des roses est prohibé.

Cette scène obscène vient parachever l’ignominie du message présidentiel de la veille qui, en rappelant « l’interdiction de manifestation » (du 17 octobre 1961) sans préciser que cette interdiction était illégitime et discriminatoire, fait reposer la responsabilité sur les manifestants qui ont bravé l’interdit. Le communiqué présidentiel va plus loin : il invoque un « décret du 5 octobre » qui n’existe pas. Il y a eu ce communiqué de la préfecture : « Il est conseillé de la façon la plus pressante aux travailleurs musulmans algériens de s’abstenir de circuler la nuit dans les rues de Paris et de la banlieue parisienne, et plus particulièrement de 20 h 30 à 5 h 30 du matin. »

Communiqué de l’Élysée du 16 octobre 2021, capture d’écran

La confusion entre décret et communiqué peut paraître bénigne, elle est gravissime: l’Élysée a donné un atour légal à une décision qui ne l’a jamais été. Un décret relève de la législation quand un communiqué n’est qu’une information, une note de service. Il s’agissait d’une décision prise dans une réunion interministérielle qui, précisément, n’a donné lieu à la publication d’aucun acte légal.

C’est ce que remarquait dès le 31 octobre 1961 le sénateur Abdelkrim Sadi : « À ma connaissance aucune loi, aucun décret, ne fait allusion à cet ordre qui est appliqué uniquement aux gens à peau basanée ou foncée ». Son collègue Youssef Achour précisait : « Le caractère illégal de ces mesures ressort amplement du fait même qu’elles ne résultent pas de textes réglementaires exprès, écrits, mais simplement de “conseils” prodigués ou “consignes impératives” données par l’autorité administrative. » [Journal Officiel, 1er novembre 1961]. 

Macron a soigneusement évité d’émettre le moindre mot qui dise la vérité sur ce massacre, c’est-à-dire qu’il s’agit d’un crime d’État perpétré par la police sous les ordres du préfet Papon, à qui le ministre de l’Intérieur, Roger Frey, avait donné toute latitude pour réprimer. Et ce “dur” Frey a été placé là par le premier Ministre, Michel Debré avec l’aval de De Gaulle.

Capture d’écran, « Maurice Papon, itinéraire d’un homme d’ordre« , Documentaire d’Emmanuel Hamon

Voilà tout ce que n’a pas dit Macron qui a donné libre cours à la police pour organiser une cérémonie, véritable crachat à la figure des victimes et leurs descendants. De plus, il a falsifié l’histoire en inventant un document. Cette distorsion n’est pas anodine : elle cherche à donner un caractère légal au couvre-feu raciste qui a motivé la manifestation du 17 octobre 1961. Or, cette falsification est le fait du gouvernement qui a le plus violemment réprimé des manifestations depuis la guerre d’Algérie. En ce sens, il est porteur d’une mémoire, celle des assassins.

_____________________

A lire : Sylvie Thénault, « Des couvre-feux à Paris en 1958 et 1961 : Une mesure importée d’Algérie pour mieux lutter contre le FLN ? » https://www.cairn.info/revue-politix-2008-4-page-167.htm#re23no23

Ajout (19 octobre, 15h) Suite à mes questions, l’historienne Sylvie Thénault a publié sur son compte Facebook le fameux communiqué du 5 octobre 1961 (Photo du Monde, 6 octobre 1961, dernière page):

Scroll To Top