pixel
Now Reading
1803: Napoléon vaincu par les esclaves de Saint-Domingue

1803: Napoléon vaincu par les esclaves de Saint-Domingue

En ce 18 novembre, HIYA ! se joint aux célébrations liées au bicentenaire de la mort de Napoléon, en rappelant sa première grande défaite militaire. Ce même jour, en 1803, la volonté de Bonaparte de rétablir l’esclavage a été cassée par la puissance d’anciens esclaves qui se sont battus au cri de « la liberté ou la mort ». Un épisode absent des manuels scolaires.

Entre autres diversions qui égaillent les médias dominants, le début de 2021 a été marqué par une soi-disant polémique sur les commémorations. En particulier, fallait-il ou non célébrer Napoléon à l’occasion du bicentenaire de sa mort. Et quiconque dénonçait un opportuniste, fossoyeur de la république et esclavagiste était taxé de “cancel culture” qui voudrait effacer l’histoire (ou l’Histoire, car ces gens ne se réfèrent pas à des faits documentés qui peuvent intéresser le présent mais à glorifier un récit national et/ou nationaliste).

Très loin de la “cancel culture” et de l’effacement de l’histoire, à HIYA! nous voulons aussi contribuer au grand récit national de la “geste napoléonienne” en célébrant dignement la première grande rouste des troupes impériales françaises. Mais pas de « morne plaine » ou de Grande Armée envoyée se peler en Russie par l’agité du bocal impérial. Ici, nous voulons commémorer la vraie première grande défaite napoléonienne : la Bataille de Vertières le 18 novembre 1803.

Ce jour-là, ce qui restait du corps expéditionnaire envoyé par le Premier consul Bonaparte à Saint-Domingue dépose les armes. Le sanguinaire général Donatien de Rochambeau, qui a mené une guerre d’extermination contre la population noire de l’île, capitule devant le général Jean-Jacques Dessalines. Peu après, celui-ci déclare l’indépendance le 1er janvier 1804. C’est la naissance de Haïti, la première république noire.

L’abolition de l’esclavage vient de Saint-Domingue

Dix ans plus tôt, à Paris, la Convention abolissait l’esclavage (décret du 4 février 1794 – 16 pluviôse de l’An II). Mais à Saint-Domingue, cette abolition avait déjà été obtenue par la révolte des esclaves dès 1791, situation ratifiée par un affranchissement général le 29 août 1793 proclamant que « Tous les Nègres et Sang-mêlés, actuellement dans l’esclavage, sont déclarés libres pour jouir de tous les droits attachés à la qualité de citoyen français. » (Proclamation de Léger-Félicité Sonthonax, le 29 août 1793, au Cap Français).

Saint-Domingue était alors la plus importante colonie en ressources, notamment grâce aux champs de canne à sucre et de café exploités par le travail esclave d’environ 400 000 personnes, régis par le Code Noir. C’est la révolte d’une partie d’entre elles, rejointes par de nombreux affranchis, qui a mené les autorités envoyées par la métropole à reconnaître l’abolition de l’esclavage dans l’île. La nouvelle arrive quelques mois plus tard à Paris, ce qui permet aux abolitionnistes de faire enfin passer le décret du 4 février 1794, en accord avec les principes d’égalité proclamés en 1789. En d’autres termes, ce sont les esclaves de Saint-Domingue qui ont incité les révolutionnaires à appliquer leurs principes.

Bonaparte, le commerce avant tout

Mais à la révolution succède la réaction, thermidorienne puis du Consulat. L’une des mesures les plus emblématiques de cette réaction est la volonté de Bonaparte de rétablir l’esclavage. Ce n’est pas une décision prise sur un coup de tête ou sous la pression de son épouse, Joséphine, béké de Martinique. Bonaparte estime, avant tout, que l’esclavage est une bonne chose pour le commerce. Par ailleurs, il n’est pas hermétique à une idée alors naissante, celle de races. Lorsque le Consulat licencie massivement des officiers français en septembre 1802, les officiers noirs sont les premiers touchés, dont le général Dumas. Son fils, Alexandre, peut bien croire qu’il s’agit d’un différent personnel avec le futur empereur mais la chasse aux Noirs est avérée. Un arrêté du 29 mai 1802 interdit aux militaires de couleurs (noirs et sang-mêlé) de résider à Paris, l’année suivante les mariages entre noirs et blancs sont interdits. La loi de rétablissement de l’esclavage du 20 mai 1802 s’inscrit dans ce contexte.

Une guerre d’extermination

À Saint-Domingue, le rétablissement de l’esclavage met le feu aux poudres. Elle galvanise les anciens esclaves contre le corps expéditionnaire napoléonien envoyé pour rétablir l’ordre colonial (contre des mesures prises par Toussaint Louverture favorisant l’autonomie de l’île). La violence est extrême. Les Français sont prêts à une extermination totale des anciens esclaves, pour les remplacer intégralement par de nouveaux esclaves dont les achats sont déjà prévus. De l’autre côté, le cri révolutionnaire « la liberté ou la mort » a été pris au pied de la lettre, la soumission n’est pas une option.

Après de longs mois de lutte à mort, la rébellion est victorieuse. Les troupes napoléoniennes n’ont pas été décimées par la fièvre jaune (qui tue du monde comme c’est systématiquement le cas alors), elles ont été écrasées par l’armée des anciens esclaves.

Image extraite du documentaire « Toussaint Louverture and the Levite Revolution ».

Si les militaires français survivant signent leur reddition (contre la promesse –tenue- de les laisser partir), la France ne reconnaît pas l’indépendance de Haïti. En 1825 seulement, le roi de la Restauration, Charles X, « concède » l’indépendance… contre une rançon exorbitante de 150 millions de francs (équivalent alors à dix années de recettes fiscales en Haïti et environ 15% du budget annuel de la France). Le motif invoqué ? L’indemnisation des anciens propriétaires d’esclaves pour leur perte. Cette somme est à l’origine de la dette endémique de Haïti, pays le plus pauvre du continent américain. Il fallait bien écraser, d’une manière ou d’une autre, le fâcheux précédent d’une république noire obtenue de haute lutte par ses propres citoyens.

Une histoire effacée

Curieusement, les manuels scolaires français ne signalent jamais le 18 novembre 1803. Quand il est question de défaites napoléoniennes, ça se passe toujours à Trafalgar, Bérézina ou Waterloo, jamais à Saint-Domingue. Un oubli sans doute. Mais, aujourd’hui, il est certain que nos fiers combattants de la liberté, vent debout contre la “cancel culture” et le “wokisme”, vont réparer cet effacement de l’histoire, en braillant sur toutes les radios et plateaux de télévision.

À ma connaissance, il n’existe aucun monument en France qui célèbre la bataille de Vertières. En revanche, les noms des chefs du corps expéditionnaire envoyé rétablir l’esclavage, Victor-Emmanuel Leclerc et son successeur Rochambeau, sont gravés sur le pilier ouest de l’Arc de Triomphe (colonne 34). Il n’est pas interdit d’y aller célébrer l’histoire comme il se doit.

Arc de Triomphe, Photo prise le lendemain de la manifestation du mouvement des Gilets jaunes du 1er décembre 2018 (Anonyme, CC)

____________________

A lire, Jean-Pierre Le Glaunec, L’armée indigène. La défaite de Napoléon en Haïti, Ed. Lux, 2021 (réed.).

Visiter le site de la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage https://memoire-esclavage.org/monument-aux-heros-de-la-bataille-de-vertieres

View Comments (0)

Leave a Reply

Your email address will not be published.

Scroll To Top