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La CJIP, une lessiveuse pour les puissants

La CJIP, une lessiveuse pour les puissants

Avant de laisser la présidence, François Hollande a fait un dernier petit cadeau aux puissants en 2016 : la « Convention Judiciaire d’Intérêt Public » (CJIP). Il s’agit d’une lessiveuse judiciaire pour les grandes entreprises. Elles n’ont ainsi plus à rendre de comptes pour leurs délits, il leur suffit de verser une aumône au système judiciaire.

Parmi les nombreux cadeaux offerts par François Hollande à son “ennemi, la finance”, la CJIP est longtemps restée sous les radars. Inspirée du système judiciaire étatsunien, elle permet d’offrir des accords aux entreprises visées par des enquêtes, évitant de longues et coûteuses procédures. Petit problème : elle efface, du même coup, les délits ou crimes des entreprises de leurs passifs. Elle apparaît ainsi surtout comme une lessiveuse destinée à blanchir les entreprises aux méthodes de malfrat.

Les oligarques français ont professé pléthore de mensonges devant une commission sénatoriale, devant laquelle chacun jure de dire la vérité. Parmi ces mensonges, l’un signé Bernard Arnault (1ère fortune du pays) est assez intéressant. Il affirme : « le juge nous a proposé cette transaction. Afin d’éviter que nous soyons pris dans cette affaire avec laquelle nous n’avons rien à voir. »

L’oligarque répond alors à un sénateur qui a eu l’outrecuidance de lui rappeler que son groupe a contracté des espions pour s’infiltrer dans un petit journal local, Fakir, alors dirigé par François Ruffin. Ces faits sont bien connus, Médiapart a même mis en ligne les conversations téléphoniques entre la secrétaire personnelle de B. Arnault et Bernard Squarcini (ancien directeur du Renseignement Intérieur sous Sarkozy reconverti dans le privé et contracté par LVMH).

Mais sur quoi se fondait le mensonge de Bernard Arnault ? Ou plutôt qu’est ce qui l’autorisait à mentir si effrontément ? Une décision de justice. Qu’il invoque : « Dans ce document, nous n’avons reconnu aucune culpabilité. Donc, je réfute toute culpabilité […] » et de menacer : « si vous insinuez que nous somme coupable de quoique ce soit dans cette affaire, monsieur le sénateur, je vous invite à lire la décision de justice ».

Effectivement, il a obtenu un accord proposé par le parquet (et avalisé par le juge). Or, la particularité de cet accord est qu’il ne reconnaît pas sa culpabilité. Sa secrétaire personnelle a demandé à un espion de déstabiliser un journal et enquêter sur la vie privée de son directeur. La justice l’absout pour 10 millions d’euros, ce qui lui permet de mentir devant la représentation nationale. Son mensonge est une vérité judiciaire.

Le cabinet McKinsey “responsable mais pas coupable” de 400 000 morts par overdose

Ce genre d’accord est inspiré du système étatsunien. Par exemple, le cabinet de conseil McKinsey (celui-là même recruté par le gouvernement français pour “conseiller” la politique sanitaire durant la pandémie) a conclu le même genre d’accord avec la justice aux USA. Dans ce cas, le cabinet était accusé, en tant que conseiller du labo Purdue Pharma d’avoir inciter à augmenter les doses de prescription d’opiacé, accentuant une crise qui a emporté des centaines de milliers de vies.
Pour le dire avec les mots précis de Letitia James, procureure de New York : “Les tactiques marketing cyniques et délibérées de McKinsey ont contribué à alimenter la crise des opiacés en aidant Purdue Pharma à cibler les médecins dont ils savaient qu’ils sur-prescrivaient ». L’année passé Hiya s’était longuement intéressé à McKinsey.

Scandale des opiacés aux USA

La mini-série de très bonne facture Dopesick (2021) rend compte de ce crime majeur de la vente massive de l’OxyContin (le principal opioïde de la crise vendu par Purdue Pharma). Elle montre les techniques de vente ( par exemple, les invitations des médecins à des “séminaires” tous frais payés dans de luxueux hôtels), du cynisme des dirigeants du laboratoire qui multiplie la fortune de ses propriétaires (la famille Sackler). Elle montre aussi les ravages du médicament parmi des travailleurs. En somme, la série parvient à faire tenir les principaux chaînons de ce crime social, à partir de faits avérés. Il a cependant un acteur absent dans cette série : McKinsey.

La période chronologique racontée par la série correspond au début de la mise sur le marché de sa came jusqu’à sa politique pour empêcher les limitations de sa vente, soit 1995-2005. Or, Purdue Pharma ne recrute McKinsey que dans les années 2010. C’est-à-dire à une époque où personne ne connaissant, même superficiellement, le dossier peut ignorer les centaines de milliers de morts par overdose et les millions d’addictions déjà provoquées. Dans ce contexte, à quoi s’emploie McKinsey ? À accroitre les prescriptions. Plus de profit pour son client et plus de morts.

Lorsque Gerald Darmanin estimait qu’un dealer gagnait 100 000 euros par jour, probablement pensait-il à McKinsey. Dommage qu’il ait oublié de nommer le malfrat.

En tout cas, nous voilà rassuré sur la politique “sanitaire” du gouvernement. À défaut de Pablo Escobar, il a recruté des pros de la “santé publique”. Avec cette aide, dont l’expertise se résume à raconter des histoires. Ou “la vision, l’objectif et la narration” (vision, purpose and narrative) de la pandémie, selon les termes du contrat du même cabinet avec le gouvernement britannique.

Une justice de classes à laquelle il manquait les ultra-riches

Le système judiciaire produit une justice de classes. Il suffit d’aller dans n’importe quel tribunal d’instance pour s’en convaincre. Vous y verrez, défiler à la chaîne, des pauvres. Le tribunal cherchera moins à établir les faits reprochés à la personne accusée que ses attaches sociales. Travail, famille et logement sont les critères qui décideront si l’accusé ira en taule ou rentrera à la maison. Si vous avez la trinité gagnante (une famille structurée, un travail bien rémunéré grâce auquel un logement décent), vous rentrerez chez vous. Sinon, non. Exactement pour les mêmes faits.

À cette justice de classes, il manquait une figure adaptée aux ultra-riches qui dominent l’édifice social. Voilà chose faite avec le CJIP (Convention Judiciaire d’Intérêt Public) dont a bénéficié l’entreprise de Bernard Arnault. Ironie de la novlangue habituelle des dirigeants, le CJIP a été introduit dans une loi de 2016 intitulée « relative à la transparence, à la lutte contre la corruption et à la modernisation de la vie économique » (dite “Sapin II”). Pour plus de transparence, des accords qui enterrent la vérité. La paix, c’est la guerre.

La justice de classes ne naît pas avec l’opacité organisée par les lois du gouvernement “socialiste” (hollandie). Le CJIP ne fait qu’ajouter une autre classe, plus privilégiée encore. Cela permet aux plus grandes entreprises, celles dont les bénéfices se mesure en milliards, de jeter une aumône au système judiciaire. En échange de quoi, les délits ou crimes avérés de l’entreprise disparaissent de son histoire.

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