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Athena, ou comment les « quartiers sensibles » font tourner l’industrie du divertissement

Athena, ou comment les « quartiers sensibles » font tourner l’industrie du divertissement

Athena, un film signé Romain Gavras, est disponible sur Netflix. Athena, cité-décor, cité-fiction, s’embrase après la mort d’un ado abattu par la police. Les trois frères, qui se déclinent en autant de figures contrastées – le militaire, le dealer, le révolté –, s’affrontent dans ce drame à la fois familial et social. Placé sous l’égide de la tragédie antique, Athena, a plus à voir avec les clips de films publicitaires. Un film qui va ravir les algorithmes de Netflix et des réseaux sociaux. 

Pourquoi parler du film Athena

On pourrait l’oublier comme on oublie les annonces publicitaires avant le « vrai » film lors d’une séance de cinéma, on pourrait le laisser glisser comme les milliards de vidéos qui circulent sur les réseaux sociaux, on pourrait banalement s’en foutre comme un match de foot lors de la coupe dans un stade climatisé au Qatar. Et pourtant quelque chose ne passe pas. Ce long clip vidéo esthétisant résonne comme une trahison faite tant au cinéma qu’aux jeunes racisés dont il est censé défendre la cause. Ce film d’une profonde inconséquence tant formelle que politique repose avant tout sur la technicité et ne répond à aucun des questionnements qui pourrait justifier son existence. Pourquoi et comment se saisit-on d’une caméra ? Pour montrer qui ? Pour dire quoi et comment ?

Un exercice narcissique

Avec Athéna on plonge dans le pathos, un exercice narcissique qui ruine tout exercice cinématographique. Les clichés s’accumulent jusqu’à la caricature : le fils militaire engagé au Mali qui cautionne la mission civilisatrice de la France ; le fils révolté qui ne peut contenir sa haine et sa colère contre ce destin aveugle qui l’a enfermé dans une cité ; le fils dealer qui cherche à préserver son petit business ; la petite sœur, sans aucun rôle majeur à qui on demande juste de se taire. Un père absent, une mère aimante qui transcende tous les clivages, pivot de la tragédie familiale. La violence se déchaîne après la mort du petit frère assassiné par les condés (on saura plus tard qu’il y a eu erreur). De longs plans séquences sur fond de musique pompeuse, des hurlements, des gesticulations, des scènes de violence.

Un scénario affligeant

Voilà comment le film cherche à nous imposer sa vision d’une cité en guerre digne d’un étudiant en première année de cinéma. Les dialogues sont affligeants de pauvreté, la surenchère de brutalité ennuie et provoque la colère. Tout ce qui préoccupe le réalisateur est de rendre ce drame plus beau, plus séduisant, avec les effets faciles et esthétisants, voire de faire entendre son désir de voir le pays prendre les armes. Le désir assumé du sang et de la guerre civile semble vainement chercher un lien avec L’insurrection qui vient, un livre signé par le Comité invisible, un collectif de la gauche insurrectionnaliste. Quant à la fin du film, qui nous révèle les vrais acteurs du crime (l’extrême droite), elle est juste incompréhensible et ne mérite pas de questionnement.

Athena a été réalisé pour faire du bruit

Si Athéna cherche à s’inscrire dans la continuité de la Haine et des Misérables, alors l’échec est total. Ces précédents films sont marqués par une véritable volonté de témoigne, et animés malgré leurs défauts par une vraie sincérité, une volonté de réparer, un amour des gens. Ici l’empathie est feinte et on comprend trop bien pourquoi Athéna a été réalisé : il tente de faire du bruit, de gravir les marches des festivals. C’est ici la récupération sans fard d’un sujet de plus en plus bankable, celui des quartiers « sensibles ».

Le vieux fantasme de l’ensauvagement

Netflix ne s’embarrasse pas de considérations politiques en déversant des millions sur cette production spectaculaire et voyeuriste qui actionne au fond de nous le registre primaire de la pure émotion. De fait, ce film déploie les mêmes stratagèmes que les médias réactionnaires qui prospèrent au service de leurs richissimes actionnaires pour dénoncer « le grand remplacement ». Ça cogne, ça hurle, ça saigne sans filtre. Des jeunes enivrés par la vitesse, les cris, les fumigènes qui illustrent parfaitement ce vieux fantasme de l’extrême droite, celui de l’ensauvagement. Le film s’acoquine à la culture mainstream. Le vide intellectuel est abyssal.

Un prétexte pour se propulser dans les classements

Athena nous laisse un goût amer, nous montrant comment la culture dominante récupère systématiquement les révoltes aussi justes et sincères soient-elles et happe dans son sillage une certaine jeunesse qui balance entre la révolte et la soif de reconnaissance. Netflix banalise les douleurs et des injustices nourries par le racisme, le sexisme, le rejet. Le thème des quartiers qui synthétise à lui seul les failles profondes de la société française n’est-il pas devenu un prétexte pour se propulser dans les classements, faire du cash et entrer dans le système de starisation ? On retrouve cette récupération dans bien d’autres domaines comme celui du rap, devenu trop souvent une caricature de lui-même alors qu’il porte une véritable révolution de la langue française. La porte est grande ouverte pour faire sur ces sujets brulants du vrai cinéma.

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