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Contre la bollorisation du monde (II). Multiplier les dissonances

Contre la bollorisation du monde (II). Multiplier les dissonances

Second volet d’une prise de position face à l’empire Bolloré qui menace d’écraser toutes les voix dissonantes. La réponse ne peut être que multiple, à la fois depuis l’intérieur et de l’extérieur de son groupe tentaculaire. Pour l’instant, démultiplier et renforcer les voix dissonantes à la bollorisation du monde en cours, fait de racisme et d’argent-roi.

Nous pourrions opter pour nous désintéresser des médias dominants. Après tout, ce qu’ils disent est tellement déconnecté de nos réalités qu’on peut les considérer comme un monde à part, qui ne nous intéresse pas. Ce serait croire qu’ils n’ont aucune incidence sur nos vies, une position très optimiste. Il suffit de regarder comment se déroule un coup d’État pour se rendre compte du rôle stratégique des médias. Les putschistes ont toujours deux objectifs prioritaires : le siège du pouvoir politique et la radio ou la télévision la plus importante.

Une jonction politique rêvée par l’extrême-droite

Politiquement, en absorbant comme il en a l’intention Le Figaro, Bolloré réalise la jonction entre la droite et l’extrême-droite. Il s’agit là du projet central de Marion Maréchal-Le Pen (quand on a un nom qui résume si bien une histoire de Vichy à aujourd’hui, ce serait dommage de l’amputer). Ainsi, son groupe médiatique trouve une cohérence économique qui s’articule sur un projet politique. Celui d’une France blanche et chrétienne dominée par ses milliardaires.

Fake-News TV

Comme son slogan publicitaire l’affirme, « Venez avec vos convictions, vous vous ferez une opinion », CNews n’est pas une chaîne d’info mais d’opinion. Il s’agit d’une succession d’opinions réactionnaires reposant sur des préjugés et des peurs. À l’instar de Darmanin, pour qui « le charcutier de Tourcoing » vaut mieux qu’une étude statistique, Bolloré TV ne débite que des idées reçues.

Il y a de puissantes raisons à ne jamais exposer de véritables informations, des études statistiques ou sociologiques sérieuses. Si CNews rappelait sans cesse que la fraude fiscale se compte en dizaines de milliards tandis que la fraude sociale en millions, il apparaitrait que le principal problème du pays se sont les plus riches. Si CNews montrait combien un ultra-riche brûle d’énergie fossile au quotidien, entre yacht et jet privé (sans même parler de ses activités économiques), il apparaitrait que les ultras-riches sont le principal problème de la vie sur Terre. Or les ultras-riches, ce sont le patron, ses amis et ses concurrents.

CNews et ses concurrents inventent un monde qui détourne la responsabilité –réel- de leurs propriétaires vers celle –fantasmé- d’un bouc-émissaire (tantôt chômeur, pauvre ou basané) pour expliquer l’appauvrissement de leurs spectateurs. Ceux-ci consomment ainsi des illusions qui orientent leur juste colère vers des gens qui n’y peuvent rien. Les spectateurs de Bolloré TV pourront cracher autant qu’ils voudront sur les plus pauvres ou tuer autant d’étrangers qu’ils le peuvent, cela ne changera strictement rien à leur condition.

Intoxiqués

Si Marx avait raison en affirmant que la religion est l’opium des peuples, alors Bolloré en est l’un de ses plus éminents dealers. Plus encore, il est une sorte de rêve de junkie souffrant de poly-addictions. Capable de vous fournir en puissants excitants euphorisants, des hallucinogènes puis des analgésiques le dimanche afin de vous reconstituer pour de nouveaux voyages. Méfiez vous quand même, certains dealers ont tendance à couper leurs cames avec des produits toxiques. Et rappelez vous que ce n’est pas gratuit, les dealers vous font les poches. Quant à la cure de désintox, elle risque d’être brutale.

Les téléspectateurs de Bolloré TV font penser aux craqués de Stalingrad. Devant eux, on oscille entre la peur et l’envie de leur venir en aide. Ils ne paraissent pas bien dangereux mais on craint qu’ils effrayent les enfants. Et même sans ça, ils rendent l’air irrespirable. On n’a plus envie de s’asseoir sur un banc à leur proximité. D’autant qu’on est jamais à l’abri du bad trip d’un junkie. Bref, surtout, on ne sait plus quoi faire d’eux.

Batailler de l’intérieur et de l’extérieur, partout

À mesure que s’étend l’empire Bolloré se pose de manière toujours plus concrète la question de comment se battre contre sa mainmise. La position la plus évidente serait de s’éloigner au maximum de sa main financière qui absorbe et écrase. Autrement dit, il s’agirait de faire une guerre de position depuis un autre groupe ou une structure indépendante.

Ce n’est pas si simple. D’une part, de nombreux titres-médias n’appartenant pas à Bolloré, loin de se positionner contre adopte autant ses méthodes que son idéologie, avec des variantes. Si bien qu’on peut les considérer plus comme des alliés que des adversaires du magnat. Inversement, à l’intérieur du groupe Bolloré, il y a des titres, des individus, des médias qui sont parmi les premiers critiques de ce dont Bolloré est le nom.

Par exemple, la maison d’édition La Découverte (mon éditeur pour un livre devant sortir l’année prochaine) fait partie de l’escarcelle de Bolloré depuis qu’il a racheté le groupe Editis en 2018. Est-ce à dire que la maison d’édition et toutes celles et ceux qui y sommes liées sommes bollorisées ? L’un des rares essais qui a pu concurrencer en vente le rouleau compresseur Zemmour a été celui de Mona Chollet, Réinventer l’amour, édité par la Découverte. Autrement dit, avec des idées les plus éloignées que l’on puisse imaginer, les ouvrages de Chollet et Zemmour font partie du même groupe (bien que Zemmour se soit autoédité, le livre a été distribué par Editis).

La ligne de fracture est à la fois plus complexe et plus simple. Plus complexe car la bollorisation s’étend bien au-delà du groupe Bolloré (à l’intérieur duquel il y a des résistances). Plus simple, car c’est le contenu qui fait la différence.

Démultiplier les voix dissonantes

Sur les pages d’Hyia ! nous avons souvent signalé le rôle de Bolloré dans les soi-disant débats publics, ici ou . Cela ne va pas de soi dans un média à la structure financière encore fragile. Tous les médias qui s’y sont frottés en ont fait les frais. Depuis de très grosses structures telle que France-Télévision jusqu’à des indépendants tels que Les Jours (qui dédie une longue série au magnat), Arrêt Sur Image ou Blast ont pris de vrais risques (financiers et/ou judiciaires) à, simplement, transmettre des informations sur Bolloré, son groupe ou ses intérêts connexes. Il faut soutenir autant que possible toutes les initiatives. Ce n’est qu’en renforçant et en démultipliant les oppositions, les voix dissonantes, que nous pouvons espérer avoir encore les moyens de nous exprimer demain. (et soutenez Hiya!)

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