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De Zero à Marra, la contestation au cœur de l’actu culture italienne

De Zero à Marra, la contestation au cœur de l’actu culture italienne

Zero Calcare et Marracash

Un dessinateur romain et un rappeur milanais sont depuis quelques semaines au cœur de l’actualité italienne. Deux acteurs éminents de la culture anti-système du pays qui prouvent aujourd’hui que celle-ci est le moteur de la création contemporaine.

Contexte italien (pas de grand dépaysement)

D’un côté, une classe dirigeante qui s’éloigne de plus en plus des problématiques réelles de son pays et des représentants qui ne représentent plus personne. De l’autre, un peuple hétérogène et divisé. La précarité règne et nombreux font le choix de quitter la botte.

L’Italie des dernières années suit tristement le cours de sa deuxième république, qui démarre au début des années 90 avec l’opération Mani Pulite (mains propres) : l’appareil politique s’écroulait alors sous le poids de la corruption.

Trente ans après, entre pots de vin et extorsions, pas grand chose n’a changé. Plus de la moitié de la population ne vote pas, les places publiques se remplissent de jeunes travailleurs·euses exaspéré·e·s et essoufflé·e·s. Dénigré·e·s par de vieux hommes blancs dont le seul désir est de préserver leur siège, souvent vide mais toujours chaud, d’un parlement où ils jouent à la bagarre.

Un des nombreux exploits du parlement italien.

Les artistes sont loin d’avoir lâché l’affaire. Et en ce mois de novembre, à seulement deux jours d’intervalles, deux enfants de cette époque ont jeté au nez des italiens deux travaux autobiographiques, qui analysent et dénoncent l’absurdité de leur société. Un album de rap et une série animée. Noi, Loro, Gli Altri (nous, eux, les autres) de Marracash et Strappare Lungo I Bordi (à découper suivant les pointillés), signé Zero Calcare.

«  Corruzione è l’unico vero Made in Italy

L’unico prodotto che esportiamo davvero  »*

Loro, Marracash, 2021

*La corruption est l’unique véritable Made in Italy, le seul produit que nous exportons réellement.

Marracash, un blaze en hommage au peuple dont il possède les traits et probablement quelques gouttes de sang, comme tous les siciliens. Quand il déboule en Lombardie, au début des années 80, les minots du coin l’appellent Marocchino (le marocain). Fabio Rizzo Bartolo retourne le stigmate et devient Marracash. Comme tous les “terroni“, le racisme qu’il connaîtra à Milan sera similaire à celui que connaissent les émigrés coloniaux et post-coloniaux chez nous.

Devant 400 personnes, parlant de sont dernier album

Noi, Loro, Gli Altri

Loin des poncifs attendus, le rappeur nous livre un album complexe et réalise un grand écart artistique. De l’opéra classique au dancefloor des années 90, Marracash assume et sample. Ses rimes touchent les sujets les plus divers, questionnés avec la même maturité et la même profondeur. De l’amour à la santé mentale en passant par la pression sociale, la famille, la drogue, tout est bon pour questionner notre époque et mettre en lumière ses travers. La dénonciation du capitalisme y prend une place importante sans omettre les propres contradictions du rappeur.
Enfin le « businessman senza business plan » expose le paradoxe du pauvre qui devient riche. Fierté et rage se mêlent car jusqu’au sommet, « Loro » (eux) ne seront jamais « Noi » (nous).

Treize ans après son premier album, l’écriture s’aiguise, la réflexion s’affine, les références littéraires fusent. Avec ce dernier opus il se fera même traiter d’intello !

De son côté Zero Calcare (alias Michele Rech) a subi le même sort que le rappeur milanais. L’année dernière l’un des plus importants hebdomadaire italien de gauche titrait, en couverture : « Le cas Zero Calcare – Le dernier des intellos ».

Le dessinateur, qui quitte le moins possible son quartier de naissance, Rebibbia – célèbre quartier populaire de Rome – est un enfant des centri sociali – centres socioculturels autogérés – du punk et du G8 de Gêne. Il s’exprime avec un stylo et raconte tout simplement sa vie ; de paumé, de révolutionnaire, de jeune précaire sans trop d’ambition, de geek un peu parano.

Après une douzaine de BD autobiographiques, Zero Calcare tente l’animation. Au cours du premier confinement, l’enfermement lui inspire un premier jet, artisanal et imparfait, au succès énorme. Un an et demi plus tard, il sort une œuvre plus aboutie, distribuée à l’internationale, Strappare Lungo I Bordi. Fidèle à son univers, fait d’animaux, réels ou imaginaires, de ses amis, de sa famille, de références fantastiques ou politiques, il raconte l’Italie à travers une histoire poignante et très personnelle.

En 14 morceaux et 6 épisodes, c’est la jeunesse italienne insurgée qui s’exprime. Les grands frères quarantenaires traumatisés par le G8 de Gêne et marqués à vie par L’Odio partagent la même précarité que la génération suivante et transmettent leurs références artistiques autant que leur révolte.
Marracash, Zero Calcare. Deux univers, mêmes perspectives. Deux styles, même introspection. L’intime devient politique à travers l’œuvre artistique.
Après deux ans de pandémie mondiale, les deux artistes apportent aux italiens un souffle d’espoir et d’unité.

Co-écrit par Francesca Grandir.
visuels © Bored Kids portraits © Grandir Grndr

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