Journaliste indépendant, Sullivan Lépine est également artiste et producteur de…
La chaîne de télévision Arte diffuse la série en quatre épisodes du réalisateur haïtien Raoul Peck Exterminez toutes ces brutes, qui propose de réexaminer avec plus de justesse l’histoire du colonialisme et des génocides qui a engendré le suprématisme blanc. Une immersion au coeur des ténèbres par Raoul Peck qui nous a semblé important de vous conter.
« Pendant des siècles, l’histoire de ce continent (l’Afrique) a été anonyme. Pendant trois siècles, des marchands ont exporté du continent africain des millions d’esclaves. Qui pourrait citer le nom d’une victime ? La lutte contre l’invasion blanche a duré des siècles. Qui pourrait mentionner le nom d’un combattant ? »
Ces mots sont du reporter polonais Ryszard Kapuscinski en 1961. Repris aussi dans son ouvrage Il n’y aura pas de paradis publié en France chez Plon en 2004. Qu’en est-il donc en 2022 ? Les vérités historiques ont-elles été rétablies, dans l’imaginaire collectif, dans les programmes scolaires ? Il est permis d’en douter alors qu’à quelques semaines des élections présidentielles en France, deux des trois candidats qui courent en tête dans les sondages affichent les couleurs de l’extrême droite.
Les belles couleurs du fascisme, pour reprendre le titre du quatrième et dernier épisode de la mini-série de Raoul Peck.
Relecture de l’Histoire
Raoul Peck nous propose ainsi une relecture plus juste de l’histoire. Il revient ainsi sur les origines du colonialisme et du suprématisme blanc et déconstruit une à une les racines de ces maux. Depuis l’impérialisme européen et le massacre des amérindiens jusqu’à l’extermination des juifs par les nazis en passant par l’esclavage et pillage du continent africain. Civiliser, coloniser, exterminer. Telle était l’implacable mécanique des colons.
En premier lieu, son titre Exterminez toutes ces brutes, lui a été inspiré par l’ouvrage historique du même nom donc, du suédois Sven Lindqvist et sur lequel le réalisateur s’appuie pour construire son récit. Notons qu’à l’origine, cette phrase est issue du livre de Joseph Conrad Au cœur des ténèbres, célèbre pour avoir inspiré à Francis Ford Coppola le non moins célèbre film Apocalyspe now.
Récit frénétique
Il est délicat de juger et de critiquer la qualité technique d’une œuvre tant son message est nécessaire. Et tant son auteur nous avait habitué à l’excellence, notamment avec le film documentaire I am not your negro, sur l’écrivain américain James Baldwin. Outre certaines incohérences historiques relevées dans un article du Point, la narration et la chronologie des faits sont totalement décousues.
Dans les quinze premières minutes du premier des quatre épisodes, nous passons frénétiquement du massacre du peuple Séminole, à l’extrême droite suédoise, de Donald Trump à un film des archives personnelles de l’auteur dans les années 1960 au Congo etc. Ce rythme se poursuivra durant la totalité des quatre heures de la série. Le propos semble quelque peu noyé dans une masse désordonnée d’informations. La colère et l’urgence de rétablir les faits peuvent cependant expliquer ce parti pris.
Nous pouvons également regretter les nombreuses incursions de reconstitutions, jouées entre autres par l’acteur Josh Hartnett qui desservent le propos. L’auteur nous prévient toutefois rapidement alors qu’il narre lui-même l’histoire « Ceci est un récit, et non une contribution à la recherche historique. » Le géant HBO qui produit la série n’est sans doute pas étranger à ce choix d’un type de réalisations grand public. Soulignons cependant l’importance qu’une chaîne de télévision d’une telle ampleur mette en lumière un message tel que celui de Raoul Peck, et lui confère un rayonnement à grande échelle.
Folie coloniale
A une époque où les débats sur l’immigration et l’identité nationale font rage, il est primordial de réapprendre notre Histoire, nos Histoires. Aux protagonistes concernés de reconnaître leurs responsabilités dans le colonialisme mais aussi dans le post-colonialisme car la réconciliation des peuples sera indispensable afin que l’on puisse affronter les enjeux auxquels notre monde fait face aujourd’hui.
A titre d’exemple, le génocide des Tutsis au Rwanda ne date que de 1994. Certains hauts dignitaires et génocidaires Rwandais vivent toujours impunément en France. Protégés par le secret d’Etat et par l’armée française dont l’implication dans ce drame humain n’est plus à prouver.
Dans Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad, le personnage de Kurtz laisse donc cette note au bas d’un manifeste pour la suppression des coutumes sauvages : « Exterminez toutes ces brutes ».
Patrick de Saint-Exupéry nous dit, dans son livre La traversée : « Pour Conrad, le cœur des ténèbres n’était pas l’Afrique, mais l’Europe en Afrique. La folie coloniale avait engendré un monstre. »
Déconstruisons le monstre.
Journaliste indépendant, Sullivan Lépine est également artiste et producteur de hip-hop connu sous le nom de Aneeway Jones. Il a travaillé avec, entre autres, Akhenaton du groupe IAM, Napoleon Da Legend et les chaînes de télévision Canal Plus et Bein Sports. Il est aussi le co-fondateur du label Paraprod Music.




