pixel
Now Reading
Criminalisation de l’antiracisme : zoom sur le colloque de la honte

Criminalisation de l’antiracisme : zoom sur le colloque de la honte

Les 7 et 8 janvier dernier, le « collège de Philosophie » organisait à la Sorbonne un colloque « antiwokisme »… Une vraie réunion d’experts CNews, financée par l’Education Nationale, pour un faux colloque international. «Après la déconstruction : reconstruire les sciences et la culture», tout un programme !

18 janvier 2022 : la France est toujours l’avant dernier pays de l’OCDE concernant l’égalité des chances à l’école. Faute de profs, les élèves de Seine-Saint-Denis ont en moyenne un an de scolarité de moins que la moyenne des petits français.

Un cas d’Ecole

Epidémie galopante oblige, certains professeurs réclament des purificateurs d’air ou dispositifs de contrôle du CO2 dans les classes. Mais en fait bien souvent, il n’y a déjà pas de papier toilette ni de savon dans les écoles… Comment y en aurait-il alors que les manuels scolaires manquent, que la médecine scolaire est quasi inexistante dans certains départements ?

Poussé par la grève du 13 janvier à prendre de nouvelles mesures, le ministre Blanquer propose que les enseignants RASED -Réseau d’Aide Spécialisée aux Elèves en Difficulté- soient temporairement réquisitionnés pour remplacer les instituteurs absents en nombre à cause du covid.

On pourrait s’insurger contre une mesure néfaste pour les enfants les plus fragiles… Mais on aurait tort. Puisque dans la réalité, le RASED a fondu comme neige au soleil ces dernières années. Les enfants qui en auraient besoin sont déjà abandonnés. Remplacer les profs absents par des profs inexistants, assez représentatif du marasme de l’Education qui n’a plus rien de Nationale.

L’argent du Ministère… donc l’argent public

Pendant que l’école s’écroule donc, que les professeurs craquent, que les collégiens et lycéens entament leur troisième année d’examens reportés et de protocoles sanitaires absurdes, que les étudiants crèvent de faim et que le budget alloué à l’université diminue chaque année, le ministre Blanquer se donne pour mission principale de lutter contre les ewoks… Frédérique Vidal, ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, échaudée par une tentative avortée, rechigne à soutenir ce projet ?

Qu’à cela ne tienne ! Blanquer décide de financer sur fonds ministériels. L’événement est organisé par le Collège de philosophie (association universitaire à ne pas confondre avec Le Collège International de Philosophie de Derrida, dont elle tente d’utiliser l’aura..) et l’Observatoire du décolonialisme .

Pour apporter une façade scientifique, ils louent une salle de la Sorbonne. La communication officielle se contentera d’annoncer « un colloque en Sorbonne ». La direction de la faculté précise à nos consœurs de Mediapart n’avoir pourtant aucune part dans cette organisation.

Euh, wokisme ?

Cette terminologie fourre-tout est employée par le milieu néoconservateur pour désigner à peu près toute forme de lutte sociale. Plus précisément, dans le champ universitaire, elle désigne toute théorie critique (race, genre..).

Emmanuelle Hénin, professeure à l’origine de ce colloque, avoue elle-même sur TV5 devant une Maboula Soumahoro hilare qu’ « il est clair que ce n’est pas un concept scientifique »… Bon.

Pour avoir un avis scientifique, on se rapprochera donc plutôt du CNRS. Interpellé sur l’islamogauchisme, le Centre National de la Recherche Scientifique réfutait le terme. Selon lui, ce concept est réduit à « un slogan politique qui ne correspond à aucune réalité scientifique».  

Il « condamne les tentatives de délégitimation de différents champs de la recherche comme les études postcoloniales, intersectionnelles ou les travaux sur le terme de « race » ou tout autre champ de la connaissance ».

Dans ce contexte, comment et pourquoi des universitaires ressentent le besoin de tenir cette réunion politique ?

La censure ?

Emmanuelle Hénin évoque la « cancel culture » (qui serait le fait de supprimer ou invalider des œuvres au motif qu’elles soient racistes, homophobes, sexistes…). Elle craint qu’à l’avenir certains travaux ne soient plus réalisables, puisqu’ils seraient censurés par « des groupes militants au sein de l’université ».

Nier tout travail scientifique portant sur une remise en question de l’ordre établi en l’étiquetant de militant, c’est précisément une des formes de décrédibilisation dénoncées par le CNRS.

Au rayon censure, on se souvient d’un autre colloque, décolonial celui-là :

Inscriptions en Relations: des traces coloniales aux expressions plurielles.

Ce colloque réunissait 21 universités et écoles d’art, de design et de sciences sociales du monde entier. Il s’est tenu au Palais de la Porte Dorée en 2020.

La directrice de l’EPPD de l’époque, Hélène Orain, avait demandé au designer Ruedi Baur de retrancher de l’exposition une citation de Christiane Taubira, issue de la loi portant reconnaissance de la Traite comme crime contre l’humanité. Le designer a refusé.

Suite à ce refus, Franck Riester alors ministre de la Culture, censé inaugurer l’événement, avait annulé sa venue. Et avait été remplacé par des cars de CRS encerclant le bâtiment… Blanquer, qui était annoncé, s’est également défilé alors que des lycéens de Montreuil, emmenés par leur professeure de lettres Elise Graniou, lui avaient préparé des questions.

Enfin, l’EPPD a refusé de fournir les captations de l’événement où intervenaient notamment Maboula Soumahoro, Camille Louis, Fatima Ouassak, Youcef Brakni, Zaka Toto, Christine Chivallon, Ann Stoler, Pierre Désiré Cras, Keira Maameri, Cesar Cumbe, Marie-Josée Mondzain…. Sommé de le faire étant donné l’obligation contractuelle, Pap Ndiaye, le nouveau directeur, a répondu en annonçant blacklister les organisateurs.

Retour en janvier 2022, au rayon censure toujours. Maboula Soumahoro en relate une bien concrète : elle n’a pas été acceptée dans le colloque en ligne, alors qu’elle s’y était inscrite.

La puissance des chercheurs « woke » ?

L’argument majeur de ceux qui pensent « qu’on ne peut plus rien dire »  serait le supposé danger des études décoloniales en France.

Pour Maboula Soumahoro, maîtresse de conférences à Tours, elles restent pourtant minoritaires. D’ailleurs, elles n’auraient pas la puissance de beaucoup de laboratoires. Cependant, « les jeunesses étant historiquement et restant moteurs des luttes sociales, forcément, elles viennent bousculer cet ordre établi ».

Quant à la soit disant montée en puissance d’une pensée radicale, le philosophe Norman Ajari, membre du bureau exécutif de la fondation Frantz Fanon, tempère aussi :

« Tout discours structurant depuis trente ans a été écarté des recherches, du discours, des approches politiques. On leur préfère des théories à la Cornell West, qui prône espoir, investissement, croyance en la démocratie. »

Norman Ajari – Philosophe

La réunion politique à la Sorbonne

N’est-ce pas une volonté de sélectionner parmi les recherches, celles qui seraient valides -car elles ne dérangent pas l’ordre établi- et les autres ?

Pour donner une idée du niveau des discussions, voici un thread généreux d’Olivier Compagnon.

Lors de cette réunion, les modérateurs des tables rondes étaient étrangement, également les intervenants. Outre le fait que Derrida ait été beaucoup cité alors qu’aucun expert de son oeuvre n’était présent comme le souligne nos consœurs de Mediapart, le point Godwin a été dépassé un certain nombre de fois.

Best-of

En premier lieu, lorsque Pierre Vermeren s’est lamenté en désignant comme début du wokisme :

« La fin de la guerre d’Algérie en 1962, qui marque un tournant considérable. C’est désormais la fin de l’universalisme français. Ce projet qui a émergé sous la Révolution et qui visait à diffuser la civilisation et la liberté partout dans le monde »…

Pierre Vermeren

Magnifique aussi, la justification des outils de contrôle sur les travaux universitaires par la sociologue Nathalie Heinich. Selon elle, « on ne doit pas pouvoir professer que la terre est plate ou qu’il y a un racisme d’Etat« .  

Ramener au rang de complotiste moyen-âgeux les enseignants, chercheurs, thésards, qui produisent une recherche scientifique sur le racisme institutionnel. On s’y attend sur CNews, un peu moins dans un événement adoubé par le ministère de l’Education. Quoique…

De la nécessité du pessimisme

Qu’attendre du gouvernement d’une puissance coloniale ? Réponse de Norman Ajari : rien. L’auteur de Noirceurs : Race, genre, classe et pessimisme dans la pensée africaine-américaine au XXIème siècle, paru ce 14 janvier chez Divergences, s’exprimait hier sur la question.

Lors du séminaire Penser les décolonisations de l’équipe de recherche Transversalités critiques et savoirs minoritaires de Toulouse 2, il évoquait le pessimisme et particulièrement l’afropessimisme.

« Les sociétés européennes, blanches, ne sont pas aptes à offrir aux afrodescendants les moyens, les outils nécessaires à leur libération. Il n’y a pas d’espoir progressiste d’intégration, d’assimilation, d’émancipation dans les conditions qui sont celles de la modernité européenne […] si l’on a à cœur ce vieux rêve de pouvoir noir qui permettrait enfin aux noirs de pouvoir parler avec les autres peuples d’égal à égal, le moment du désespoir à l’égard de l’ordre du monde, c’est un moment indispensable. »

Norman Ajari

N’est-ce pas ce que la bande à Blanquer aura ici fabuleusement prouvé ?  

On vous laisse y réfléchir, et on vous offre la peut-être meilleure synthèse de ce colloque, par Massimo Del Potro :

Ils sont vieux, blancs, et ils ont peur !

View Comments (0)

Leave a Reply

Your email address will not be published.

Scroll To Top