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Ambrr ou le femalegaze du rap français

Ambrr ou le femalegaze du rap français

Ambrr est une jeune réalisatrice de clip de rap. Depuis qu’elle a réalisé celui de Gazo et Ninho en novembre dernier, elle enchaîne les projets pour les plus grand.e.s. Consciente à la fois de sa chance et de son rôle, la jeune femme impose son regard et bouscule les codes. Le femalegaze est il possible dans cet univers où la masculinité est caricaturée? Voilà la question que nous nous sommes posée avec Ambrr.

Ambrr, est une jeune réalisatrice de 22 ans. Propulsée parmi les grands sans crier gare, elle rencontre l’audiovisuel au Lycée. C’est alors qu’elle va développer son regard acéré, unique et empreint des codes de sa génération. Dès ses premières amours cinématographiques, Ambrr cherche à valoriser son point de vue, son femalegaze jusque dans le rap français

C’est une caméra à la main que la vie de cette jeune bretonne prend tout à coup un sens nouveau. Logiquement, elle prend l’option cinéma à 15 ans. 

“Dès mes premiers tournages, j’ai su que je voulais faire ça de ma vie”. 

C’est pas la femme qui prend la caméra, c’est la caméra qui prend la femme

Elle commence donc à tourner tant pour ses études qu’avec l’association de jeunes réalisateurs qui s’organise en parallèle de son Lycée de Rennes. L’émulation collective des équipes de tournage, la confrontation des regards, les défis lancées entre pairs, lui plaisent.

Entre sacerdoce et vocation, c’est à se demander si c’est elle qui prend la caméra ou la caméra qui l’a prise. Une sorte de révélation tant sur le plan personnel que professionnel. 

“L’audiovisuel m’a prise, m’a motivée pour bosser”

Une fois son bac cinéma en poche, la question de la suite se pose. Rennes, elle en a fait le tour et commence à “s’ennuyer ferme”. 

Depuis qu’elle a posé une caméra sur son épaule, elle souhaite “être réalisatrice de clips sans trop savoir par quel bout le prendre”. Paris s’impose donc assez rapidement à elle, comme the place to be pour faire un BTS audiovisuel et affiner son femalegaze.

Bercée au rap par son père, elle se prend à rêver de clipper les artistes qu’elle écoute. Essentiellement du rap français « street ».

J’ai toujours aimé la musique, depuis petite. Mon père écoutait beaucoup de rap, c’était mon socle, mon courant favori”. 

Faire des clips de rap, un rêve de petite fille 

La jeune femme n’a alors que 18 ans et débarque à la capitale où elle commence par se sentir “un peu seule”. L’anomie de la ville, bien que recherchée par la bretonne, reste difficile à vivre au quotidien. Pour tromper l’ennui, elle se lance dans les streets clips, comme un certain Juan, camarade de BTS, aujourd’hui monteur sur quasiment tous ses projets.

Il y avait un gars dans ma classe qui faisait des streets clips, je ne savais pas trop quoi faire et me sentais assez seule, alors je me suis lancée pour voir”. 

Parallèlement, elle intègre de gros plateaux en tant qu’électricienne. Son truc c’est la technique, l’image, le rendu. Elle passe alors 8 mois en Argentine pour se former à l’image et à la photographie. 

Son rêve ? Imposer son femalegaze au sein du rap français et Ambrr n’est pas du genre à rester à sa place. Loin de là. Quand elle a un projet en tête, rien ne peut arrêter sa course. En rentrant en France fin 2020, elle projette de devenir réalisatrice mais c’est pour faire du making off et de la photo qu’elle vient sur les plateaux. 

Un soir, par hasard, elle croise dans un bar qu’elle fréquente, un producteur de clips en place dans le rap game. Il est à la recherche de jeunes réalisateur.ices. Qu’à cela ne tienne, Ambrr ne se fait pas prier et se retrouve propulsée à la réalisation du clip de Ninho et Gazo en novembre 2021 pour le compte de Adeus production

Un regard féminin qui fait mouche

Les choses s’enchainent très vite. Dans la foulée, elle réalise le clip de Davinhor feat Le Juiice “Floko” sorti le 24 février pour Digital Nak. De là, elle est appelée par Niska (proche de Davinhor) qui l’a repérée pour réaliser son clip en feat avec Hamza. Le tout s’est joué en moins d’une semaine : “il m’a appelé un dimanche pour le dimanche suivant”. 

Ambrr a le vent en poupe. Ses réalisations léchées, aux couleurs actuelles, se mêlent au regard acéré d’une jeune femme sans concession, à la fois bien dans ses baskets et sure de ses convictions. Petit à petit, Ambrr impose son femalegaze au sein du rap français.

N’ayant pas peur de se présenter comme féministe, elle ne mâche pas ses mots. Même si elle est “très contente de clipper pour des gens qu’elle aime et écoute depuis longtemps”, elle reste consciente du sexisme à l’oeuvre dans la société et sur les plateaux.

Alors forcément, quand elle clippe deux femmes qui l’ont choisie, c’est fluide et évident. Le clip Floko est un bel exemple pour Ambrr de qui elle est. “Ce clip est vraiment plus moi”.

Casser les codes quoi qu’il en coûte

Malgré ses convictions, elle dit avoir “vite déchanté”. Ainsi, même quand elle est spécifiquement appelée en raison de son genre, le malegaze guette toujours. Difficile de faire bouger les représentations et postures du rappeur street et de ce que le public attendrait. Elle questionne alors ses futures collaborations et sa capacité à pouvoir travailler avec certains, même si elle apprécie leur musique. La jeune femme préfère travailler avec des artistes dans le rap ou ailleurs prêts à casser les codes, à sortir des postures ou d’une DA prédéfinie.

Quand on m’a demandé de faire le clip de Niska où Hamza était en feat, l’argument était qu’ils voulaient un point de vue féminin. Mais, on m’a fait comprendre de suite que cela devait être ghetto, 91, Niska quoi. J’ai donc mis des meufs et une perquisition, mais j’ai essayé de faire ça à ma manière« . 

C’est donc une vigilance de tous les instants pour la jeune réalisatrice. Le sexisme n’est pas propre au rap, mais certains de ses codes et postures peuvent le renforcer. C’est précisément ces derniers qu’elle souhaite bousculer, malgré les obstacles.

“Je leur demandais de casser les codes et parfois, c’était même les productions qui bloquaient plus que les artistes eux-mêmes. Je voulais les amener vers un truc plus arty et moins lascar, mais ça ne passait pas toujours.

Faire du femalegaze une référence pour toustes

Le femalegaze n’est pas un produit d’appel pour Ambrr. Même quand elle fait venir des femmes sur un plateau street, elle met un point d’honneur à “les traiter comme il se doit”. Observant qu’elles sont “régulièrement traitées comme des objets de déco sur les plateaux”, elle s’assure toujours de les accueillir, de les briefer, de les préparer. Toujours mieux pour le rendu finale. 

Quand une personne sait ce qu’elle doit faire sur un plateau, a été briefée, accueillie, ça se voit à l’image, elle est plus à l’aise”. 

La prise en compte des individus, l’empathie et un regard qui permet à chacun de se sentir sujet et non objet, voilà l’enjeu du femalegaze selon Ambrr, devant et derrière la caméra, dans le rap français et ailleurs.

Autrement dit, sa perception n’est pas que visuelle, mais son point de vue “féminin” (ou normal c’est selon!) prend aussi en compte la manière d’être et de se comporter sur un plateau avec les un.es et les autres. En somme, le femalegaze est autant dans le in que dans le off, dans la lumière comme dans l’ombre, dans le rap français comme ailleurs, c’est désormais une nécessité. 

En tout cas, pour Ambrr, c’est une référence à laquelle elle n’a pas l’intention de déroger, quitte à se concentrer uniquement sur des projets qui le lui permettent. Une jeune femme à suivre de près, car son nom devrait encore nous faire rêver et mettre des paillettes devant nos yeux.

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