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Texte 100% certifié humain (ou à peu près)

Texte 100% certifié humain (ou à peu près)

L’évolution des algorithmes d’écriture menace le métier de rédacteur, au point qu’on se demande s’il ne faudra pas bientôt un label de qualité qui assure « texte 100% certifié humain », ce qui est (à peu près) le cas de ce texte-ci. Mais comment faire ? Petit tutoriel à destination des rédacteurs.

Nous, qui écrivons dans des sites fonctionnant sous WordPress, avons appris à nous soumettre à un certain « SEO ». Pour « Search Engine Optimisation » (soit, optimisation de recherche sur le net). En gros, il nous enjoint à suivre des règles, placer des mots-clefs, afin que les moteurs de recherche retrouvent facilement nos textes. A ce « SEO » s’ajoute un algorithme d' »Analyse de lisibilité » qui s’intéresse au style d’écriture. Par exemple, si l’algo considère qu’il y trop de phrases longues, il fait la gueule. Bien sûr, il n’a aucune idée du contenu et ses règles de style sont assez basiques. C’est un type assez binaire, c’est bien ou c’est mal. Et il s’exprime surtout par emoji. Clairement un con.

Un maître psycho-rigide

En fait, il fait penser à un maître d’école dont la rigidité psychologique empêche la moindre poésie. L’autre jour, j’écrivais une sorte de tribune utilisant une anaphore :

Anaphore détestée par l’algorithme (capture d’écran)

L’Analyse de lisibilité s’est rebellé: pour lui, commencer plusieurs phrases d’affilé avec les mêmes mots, c’est une faute de goût. Résultat: « Ajoutez un peu de variété! » me dit-il, avec son style enjoué et infantilisant. Comment lui expliquer une anaphore? Impossible. On ne discute pas avec un algorithme.

Soit je persiste avec le risque d’une note moins élevée dans les moteurs de recherche, donc d’autant moins de lectorat. Soit je m’y plie et tous les voyants apparaissent au vert. Avec un smile en bonus. Je m’y suis plié. Après tout, écrire c’est vouloir être lu et je ne produis pas de la littérature. Une anaphore vaut bien un lecteur glané dans les entrailles du Net, me suis-je dit.

Réaction de « Analyse de lisibilité » (capture d’écran)

Suivre ses règles pour être remplaçable ?

Mais ai-je bien fait de capituler devant cet algo borné qui ne connait rien aux anaphores? N’aurais-je pas dû défendre mon mode d’expression contre ce crétin binaire? La recherche d’un lectorat ne devrait pas justifier la moindre concession avec l’écriture, me dit ma conscience (je suis doté d’une conscience un brin grandiloquente).

En fait, surtout, je me demande s’il n’est pas en train de m’entourlouper. Car la question n’est pas tant le style (franchement, on ne va pas pleurer pour une anaphore) que celle d’une injonction qui pourrait mener à la disparition du rédacteur. En clair, je me demande s’il n’essaye pas de me piquer mon boulot avec ses injonctions débiles. En effet, si aujourd’hui il me dit d’écrire de telle manière et non pas de telle autre, qu’est ce qui l’empêchera demain d’écrire lui-même mon article (dont il aura déjà défini les règles du « bien écrit ») ?

La question n’est pas seulement théorique et elle touche déjà un grand nombre de métiers qui sont remplacés par des machines.

L’injonction contradictoire de la Sillicon Valley

Face au remplacement progressif -et toujours plus accéléré- des métiers, une seule solution nous disent les programmateurs de ce remplacement: la créativité. Soyez créatifs, là l’algorithme ne pourra jamais vous dépasser. Mais, dans le même temps, les algorithmes déjà présents nous disent de suivre leurs règles au nom de la productivité. Or, si nous suivons ces règles, nous abandonnons la créativité qui fait la différence.

Durant des années, la caissière a dû renoncer progressivement au moindre contact humain. Réduire les échanges avec les clients de la supérette (parler des nouvelles du quartier ou l’état de santé de la famille) car c’est un temps précieux perdu sur son rendement. Une fois détruit ce contact humain qui faisait tout le plaisir du quotidien dans cette relation banale, que reste t-il? Un geste mécanique. Dès lors, que la caissière soit remplacée par une caisse automatique ne choque personne. Son travail a été réduit à celui d’une machine si bien que son remplacement par une machine est « naturel ».

L’obsession de rendement, dont le numérique serait le nouveau facteur de développement exponentiel, touche tous les métiers, y compris l’agriculture. Avec, il est vrai, des résistances qui surgissent face à ces outils qui sont loin d’être neutres.

Les métiers dit « créatifs » (dont ceux qui passent par l’écriture) se croyaient à l’abri de ces remplacements. Et, probablement du fait d’un certain snobisme de classe, la disparition de nombre de métiers n’intéressait pas beaucoup ces « créatifs ». La disparition de la caissière est regardée comme une fatalité qui n’émeut pas grand-monde (à part les principales intéressées qui, aussi éreintant et aliénant soit leur métier, perdent leur gagne-pain). Je suis curieux de voir comment vont réagir les mêmes quand ce sont leurs métiers, dit créatifs, qui vont être remplacés par une machine.

Connaitre la machine pour une écriture en collaboration avec elle

Loïc Matthey est chercheur en neuroscience chez DeepMind, une start-up rachetée par Google. Les recherches menées actuellement par son entreprise permettent le développement d’algorithmes qui seront en mesure de réaliser une bonne partie du travail habituel (actuel) de rédacteur. Une échéance? « D’ici cinq à dix ans, il y aura des versions commercialisées. En lui fournissant quelques informations et un début de texte, elles pourront compléter le texte, lisible et cohérent. Actuellement, le texte obtenu est semi-intéressant, d’ici cinq ans les textes devraient être vraiment intellectuellement stimulant« , estime Loïc.

Je me dis que je n’arriverais pas à l’âge de la retraite avant qu’un algorithme soit en mesure de me remplacer. (Ceci-dit, au train actuel des saccages sociaux, la notion même de retraite devrait avoir disparue d’ici peu). Je lui expose mon petit problème existentiel: dois-je ou non me soumettre à SEO? Comment sortir de l’injonction contradictoire qui veut que nous soyons « créatif » et suivre les règles d’écriture permettant un bon référencement dans le moteur de recherche ?

« Il y a deux scénarios possibles. Il y a des rédactions qui devront avoir le courage de sortir de la standardisation de l’écriture au moins pour certains articles, en acceptant de ne pas être optimiser par le SEO. En misant sur un lectorat intéressé par ces articles originaux. L’autre possibilité est une sorte de collaboration machine-homme. Un mix un peu bizarre où tu devras lancer la machine pour l’écriture et tu la modifieras en fonction de ce que toi tu veux. Le but sera que la machine écrive avec le style que tu souhaites. Ce n’est pas toi qui écris mais tu contrôle comment la machine écrit. L’écrivain sera celui qui saura le mieux contrôler et modifier la machine pour lui faire dire, dans le fond et la forme, quelque chose d’intéressant ».

Label 100% humain

Devant mon dépit manifeste, Loïc trouve une sortie un peu plus encourageante pour le métier: « Il faudra aussi voir les réactions des écrivains et du lectorat. Il est très possible que cela génère un rejet et qu’apparaissent des tendances d’écriture qui bannissent les algorithmes. Cela peut générer une contre-culture foisonnante. » Il me rassure en riant: « On peut même imaginer des textes qui seront certifiés, une sorte de label de qualité 100% humain » finit-il dans un grand rire.

Bref, en attendant le label qui assure « écrivain élevé en plein air », nous voilà de plain-pied dans une curieuse configuration d’écriture. Avec un avenir aussi intellectuellement stimulant que risqué pour la survie de la diversité des formes d’expression.

Avant de finir, je vérifie mon « Analyse de lisibilité »: rouge cramoisie, il n’aime pas du tout ce texte. Que Faire? Réponse: lui offrir quelques phrases très courtes. Trés courtes. Sans sens. Absurdes. Et voilà: il a changé de couleur. Maintenant, il est vert-content. 🙂

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