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À nos amour(s) : « La rencontre avec l’autre » – #3 Le conte de la Belle et la Bête

À nos amour(s) : « La rencontre avec l’autre » – #3 Le conte de la Belle et la Bête

La « Belle et la Bête » illustre remarquablement la rencontre avec l’autre, l’altérité, la différence. Le conte montre comment le vrai amour n’est possible qu’une fois émancipé.e des fantasmes qui ne nous appartiennent pas, notamment ceux des parents. Pour ce faire, la connaissance et l’affirmation de ses propres désirs est aussi nécessaire et c’est aussi ce que le conte démontre.

Ce #3 épisode de A nos amour (s) s’attache au conte de la Belle et la Bête illustrant la rencontre avec l’autre. Celui-ci a toujours été mon conte préféré. Il m’a appris à aimer au delà des apparences. Mais, enfant, je n’avais pas vu sa dimension oedipienne. Relation dont la Belle et la Bête devront s’affranchir pour connaitre le vrai amour.

A ma connaissance, seule l’adaptation au cinéma du conte par Christophe Gans fait allusion de manière très rapide au complexe d’Oedipe de la Belle.

L’origine de la malédiction de la Bête

Partons de la version de Mme de Villeneuve, publiée en 1740. Elle est la plus complète, la plus passionnante et la plus riche, car elle raconte l’enfance de la Bête. Mme de Villeneuve y donne une origine psychologiquement de la malédiction de la Bête. 

Un petit prince vit seul avec sa mère, la reine. La royaume est attaqué. La reine endosse le rôle du roi et part à la guerre. Elle prend goût aux batailles et s’absente durant 15 ans. Pendant ce temps, elle confie son fils à une fée qui se charge de son éducation. Tout se passe bien, le prince la considère comme une seconde mère.

Alors que le prince est adolescent, cette fée qui n’a la faculté de devenir jeune et belle qu’un jour par an, jette son dévolu sur un roi qu’elle veut épouser. Mais celui-ci la rejette.  

Frustrée, dépitée, des fantasmes incestueux s’éveillent en elle. Elle devient inquiétante et menaçante pour le jeune prince qu’elle veut épouser.

Désemparé, l’adolescent ne sait que répondre à de telles avances. Alors la fée l’emmène voir sa mère sur le champ de bataille. La reine à sa décision d’épouser son fils, interloquée, lui répond :

« Songez-vous, Madame, au bizarre assortiment que vous me proposez? »

« La Belle et la Bête » de Mme de Villeneuve

Cette réaction rend la fée folle de rage. Pour se venger, elle métamorphose le prince en une bête monstrueuse. C’est ainsi que la malédiction se réalise. 

La Bête de « The Beauty and the Beast » de Bill Condon 2017

La Bête est confinée dans un château où il devra attendre qu’une femme vienne à lui librement et l’aime tel qu’il est, c’est-à-dire « bête », sans avoir le droit de lui montrer sa vraie nature et son esprit. 

Cette métamorphose, en un animal monstrueux, est liée au complexe-mère/fils du prince. Pour échapper à la fée, sa mauvaise mère, et à la relation incestueuse, le prince préfère régresser et devenir animal.

Sur le plan psychologique, la malédiction est un traumatisme, un conflit intérieur qui n’a pas atteint la conscience, faute de logique pour l’enfant. Le traumatisme en étant refoulé dans l’inconscient crée en retour un symptôme autrement appelé névrose. La malédiction peut aussi provenir des parents, de leurs conflits et leurs névroses qu’ils n’ont pas résolus et nous ont transmis. Ce qui caractérise la névrose est la répétition d’une situation qui crée de la souffrance.

La malédiction de la Belle

La Belle, quant à elle, n’a pas de mère et est la cadette d’une grande fratrie. En tant que préférée du père, elle a une relation plus proche avec lui que les autres enfants. Elle joue donc le rôle de la « petite épouse » dévouée de son père. En ceci, déjà, elle est dans un rapport oedipienne avec son père puisque personne ne fixe l’interdit de cette relation.

La Belle est trop vertueuse, trop innocente, trop naïve, trop fidèle, et vit dans un monde idéal. Restant ainsi dans une position absolument infantile, elle maintient la relation idéale du père à sa fille sans qu’il puisse être menacé par un quelconque rival. En effet, le seul homme qu’elle aime de son amour de « petite fille » est son père, les autres sont perçus comme des bêtes en raison même de leur érotisme, de leur virilité, du désir potentiel qu’ils pourraient éveiller.

« La Belle et la Bête » de Jean Cocteau, 1946

La nécessité du sacrifice

La Belle, dans son innocence, ne voit aucun mal à demander une rose à son père. Pourtant, par ce geste dont elle ne maîtrise pas la portée, elle éveille du désir en lui. Celui-ci est foncièrement transgressif et peut donc impliquer sa mort (tout du moins psychique). Il doit donc détourner sa pulsion faute de quoi, c’est la bête en lui qui risque de s’éveiller. Prendre la rose revient donc à réveiller la fureur de la bête.

C’est bien à ce moment précis qu’apparaît la Bête. Elle menace le père de mort, sauf si l’une de ses filles consent librement à se sacrifier et à venir au château pour y mourir. L’amour ne peut naître qu’une fois émancipée du joug paternel.

Ainsi, le père doit sacrifier une de ses filles. Ce sacrifice qui se retrouve dans la plupart des mythologies renvoie à la nécessité de la séparation familiale. Les enfants doivent quitter leurs parents pour être, vivre et exister. L’émancipation de son cocon initial est un élément nécessaire à la santé mentale.

Sans ce sacrifice, aucune évolution n’est possible pour les enfants. Ils répéteront les mêmes schémas, ne feront jamais une authentique expérience de la rencontre avec l’autre ni n’accompliront leur destinée personnelle. 

Dans l’antre de la Bête

Un fois chez la Bête, chaque soir, La Belle retrouve dans ses rêves le prince qui la réconforte et l’assure de son amour. La Belle est reliée à son inconscient grâce à ses rêves: ceux-ci ont une fonction importante dans son acceptation progressive de la Bête.

Au château, tout est distraction enchanteresse. La Belle vit le premier stade de l’amour: l’amour irréel, esthétique, idéalisé, merveilleux, où l’on rêve de l’autre tel qu’on aimerait qu’il soit et non tel qu’il est. Cette phrase d’idéalisation ou de cristallisation s’arrime sur une représentation de l’autre qui ne lui confère pas encore d’altérité réelle, puisqu’il correspond aux fantasmes préalables construits.

Le jeune homme de ses rêves est le « prince charmant », mais pas une véritable personne. C’est un des travers de l’état amoureux dans ses aspects enchanteurs. La Belle ne perçoit la réalité qu’elle veut bien voir et ce, qu’à travers des miroirs.

« La Belle et la Bête » de Christophe Gans, 2014

Tout au long du conte, on trouve cette dialectique entre la réalité et les apparences, l’être et le paraître, les illusions et la vérité, dans un jeu de miroirs où la Belle doit apprendre à distinguer le vrai du faux, ses rêves de la réalité. Car pour aimer, encore faut il découvrir l’Autre, dans ses aspérités et ses indélicatesses.

En réalité, la Belle est prisonnière. Elle est incertaine de son amour et incapable de choisir entre le prince de ses rêves et la Bête, entre le rêve et la réalité. Elle ne peut se résoudre à aimer ce qui ne correspond pas à son idéal.

Alors elle régresse et retourne auprès de son père. 

Le retour en arrière

En retournant en arrière, elle fuit le problème du choix, le dilemme et l’ambiguïté de ses sentiments. Elle choisit le passé et la sécurité. Cette régression survient au moment précis où la Belle commence à s’attacher à la Bête. Ce faisant, elle transgresse un interdit tacite puisqu’elle prendrait le risque de ne plus être « la petite femme » de son père en devenant celle d’un autre.

N’ayant pas résolu ce complexe d’Oedipe, elle retourne vers son traumatisme. C’est ce qui s’appelle la névrose : le fait de répéter un schéma qui semble sécurisant mais en réalité nous maintient dans le problème. La névrose s’exprime par des symptômes (phobie, crise d’angoisse, politique de la terre brûlée, etc.). Néanmoins, le symptôme n’est pas la névrose, il en est l’expression et se présente toujours comme une solution.

Ainsi, cela arrive souvent lorsque nous devons faire un pas en avant, et que nous n’y arrivons pas. Un retour en arrière peut nous sécuriser. Parfois nécessaire, pour se confronter aux causes de notre blocage.

C’est alors, au moment où elle va perdre la Bête que la Belle prend conscience de son amour pour elle et le lui avoue:

« Je me serais donnée la mort si je n’avais pu vous sauver. »

« La Belle et la Bête » de Mme De Villeneuve

Le couple complet

La Belle et la Bête se libèrent donc l’un l’autre, ce qui est la finalité la plus élevée du couple. Ils se sauvent l’un l’autre, se permettent mutuellement de grandir, de mûrir, de réaliser leur propre destinée. La Bête est délivrée de sa malédiction (traumatisme) par cette jeune femme (de sa génération donc non dangereuse) qui l’aime dans ce qu’il est et pour ce qu’elle voudrait qu’il soit. La Belle est délivrée elle aussi car elle peut enfin aimer un véritable Autre. En somme, un homme qui peut éveiller librement du désir en elle, sans pour autant qu’elle doive s’en méfier et se réfugier dans une posture idéaliste donc asexuée.

« The Beauty and the Beast » de Bill Condon, 2017

La Belle et la Bête de ce conte « devaient » se rencontrer, car ils avaient des problèmes équivalents: absence du père et relation négative avec la mère pour la Bête, absence de la mère et relation excessive avec le père pour la Belle. Leurs névroses étaient compatibles.

La Belle et la Bête avaient chacune à faire ce chemin de l’émancipation parentale pour se trouver. Se défaire de la fusion pour accéder à la différenciation et ainsi réaliser l’union finale. Pour rencontrer l’autre dans son altérité, il faut s’extraire de la fusion, se différencier. Ce n’est qu’à cette condition que se fait l’expérience de l’amour complet – à l’opposé de l’amour complémentaire où deux « moitiés » se contentent de se compléter. 

Dans ce conte, la Belle et la Bête sont destinées à créer un couple complet. Et nous savons combien les contes aiment la rencontre des grands destins.

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