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Taha Bouhafs et le retour de la Macronie orwellienne

Taha Bouhafs et le retour de la Macronie orwellienne

Taha Bouhafs est la cible d’une attaque politique et médiatique en règle. Cette charge repose sur une décision de justice et deux occultations. Revenons donc ici sur cette condamnation pour « injure publique en raison de l’origine ». Et comment la Macronie et l’extrême-droite l’instrumentalisent, en évitant soigneusement de rappeler le fond de l’affaire. Ainsi que le fait que cette décision judiciaire fait l’objet d’un appel.

Nous avons vécu deux semaines curieuses. L’entre-deux-tours des présidentielles a été une sorte de moment exceptionnel, où (e)woks, islamo-gauchistes, antifascites etc. n’ont pas été insulté pendant quinze jours. Étrange temps où l’extrême-droite était d’extrême-droite, le racisme raciste, l’antiracisme antiraciste, la gauche insérée dans la famille républicaine. Rien à voir, bien sûr, avec la nécessité de la Macronie de rameuter des suffrages de tous ces gens insultés pendant cinq ans. Pas de panique cependant: la Macronie orwellienne est de retour.

Voilà les élections passées, et nous retrouvons le schéma habituel des inversions. Cette semaine, celles-ci se concentrent principalement sur un militant antiraciste : le journaliste Taha Bouhafs, pressenti pour être candidat (France Insoumise) à la députation de Vénissieux. A travers lui, journalisme de cour et politiciens visent gauche et antiracisme dans leur ensemble.

« Arabe de service », c’est quoi?

Dire « arabe de service » est ce une insulte en fonction de l’origine ? Oui et non. Sans conteste, Taha Bouhafs se réfère explicitement à l’origine de Linda Kebab et le caractère offensant de l’invective est évident. Voilà ce qu’ont retenu les juges en première instance. L’affaire n’est cependant pas si simple. Car « de service » se réfère à un dispositif politique qui, lui aussi, est incontestablement souvent utilisé par les dominants qui instrumentalisent des personnes, précisément, sous le prisme racial.

Nous avions justement remarqué ici que Zemmour et les siens instrumentalisaient son origine juive pour mieux installer le discours raciste. Une appréciation explicitement confirmée par Jean-Marie Le Pen.

La seule différence entre Eric et moi, c’est qu’il est juif. Il est difficile de le qualifier de nazi ou de fasciste. Cela lui donne une plus grande liberté.

Jean-Marie Le Pen, Le Monde, 2 octobre 2021

De sorte que Yannick Jadot, à qui il n’a été intenté aucun procès, a précisément qualifié Zemmour de « juif de service ». Dont il explique l’usage:

Jadot précise ainsi qu’il dénonçait un dispositif d’instrumentalisation par les racistes. C’est précisément le dispositif que les juges ont refusé de considérer dans le cas de Taha Bouhafs s’attaquant à la syndicaliste policière Linda Kebab (dans un tweet très rapidement retiré par le journaliste hyper-actif sur les réseaux). La question reste donc entière : voulait-il dénoncer un dispositif ou une personne? Autrement dit, la policière faisait-elle bien partie de ce dispositif ou, du moins, était il légitime de le penser. Plusieurs réponses.

La Police, une institution inclusive ou raciste?

La première est institutionnelle. Que ça plaise ou non, la Police Nationale est une institution qui permet une certaine ascension sociale à des personnes racisées. À l’instar des États-Unis et sa politique de « affirmative action » (ou « discrimination positive ») qui a instauré des quotas de personnes racisées dans nombre de ses institutions, la police française semble avoir délibérément ouvert ses rangs aux arabes, noirs et métisses. Sans toutefois le reconnaître. Car la France nie obstinément l’existence des effets du racisme structurel (de sorte qu’elle a construit l’impossibilité de chiffrer ces effets).

Au niveau du travail policier, cette ouverture est une aubaine. Elle permet de puiser dans un vivier de personnels souvent très volontaristes car généralement acquis à l’esprit de la « méritocratie républicaine ». Surtout, elle se construit une image qui lui est nécessaire à son insertion dans la société, alors même qu’il s’agit de l’institution au degré de racisme le plus élevé. Outre la surreprésentation de l’extrême-droite dans ses rangs, on ne compte plus les affaires de racisme explicite de ses membres (dont sont souvent victimes leurs collègues racisés). Ainsi, s’il n’y a pas de preuve formelle de ce que la Police, en tant qu’institution, se sert de la figure de « l’arabe (ou noir) de service », la question est au moins légitime.

Linda Kebab instrumentalisée ?

La seconde réponse provient du cas concret du procès fait à Taha Bouhafs. La femme qui a porté plainte l’a t-elle fait en son seul nom, en tant que personne offensée par une insulte ? Oui, Linda Kebab a affirmé cette offense à la barre durant le procès en juin dernier. Et il n’y a aucune raison de ne pas la croire. Elle a d’ailleurs insisté sur son parcours personnel, émaillé d’épisodes de racisme. Dont elle conteste le caractère systémique dans les institutions française. La preuve, dit-elle, son poste dans la hiérarchie policière et son élection comme porte-parole du syndicat Unité SGP (affilié à Force Ouvrière). C’est là où le bât blesse. Plus elle insiste sur son parcours personnel et son ascension à l’intérieur d’une institution gangrénée par le racisme, plus elle renforce la thèse de son instrumentalisation.

La différence de perspective est cependant gigantesque. On ne peut guère reprocher à la syndicaliste policière son sentiment d’accomplissement. Elle a très certainement dû batailler ferme pour y parvenir, renforçant ainsi sa croyance en la méritocratie républicaine. Et affirmer que ses efforts et son parcours ne sont que le résultat de son instrumentalisation est inadmissible, pour elle. Est-ce pour autant faux dans une analyse plus structurelle (au-delà de sa personne) ? Évidemment non.

La simplification opportuniste et la Macronie orwellienne

Bien loin d’aborder la complexité de cette forme de domination particulièrement perverse, la Macronie et l’extrême-droite ont joué le jeu de la simplification à outrance. Celle-ci leur permet de poursuivre leur inversion systématique du champ sémantique (l’antiraciste est raciste, l’antifa est fasciste, etc.).

Leur jeu est facilité par une décision de justice. Et, bien sûr, dans ce cas, remettre en cause la décision judiciaire ou même rappeler la complexité des propos tenus durant le procès, serait insupportable. Alors que les mêmes n’ont de cesse d’attaquer la justice dès que celle-ci s’intéresse à eux. De plus, même sans remettre en cause la décision de justice, journalistes et politiques oublient systématiquement de préciser que Taha Bouhafs a fait appel. Curieusement, quand il s’agit de BHL ou de n’importe quel journaliste violeur, ce rappel n’est jamais oublié afin de préserver la présomption d’innocence.

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