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Le collectif 50/50 face a une crise sans précédent : l’empowerment des femmes, le pouvoir et le patriarcat.

Le collectif 50/50 face a une crise sans précédent : l’empowerment des femmes, le pouvoir et le patriarcat.

Le collectif 50/50 créé il y a 4 ans, traverse une crise sans précédent. Un scandale sexuel au coeur d’un collectif de femmes, de féministes, cela est dramatique. Pourtant cela fait ricaner certains et se réjouir d’autres. Étant membre du collectif et ayant assisté à l’assemblée générale dont les détails sont relayés dans d’autres médias, je reviens sur cette crise à la demande de la rédaction d’HIYA!

Je ne vais pas parler ni de l’affaire, en attente de jugement en septembre, ni de l’assemblée générale sous tension.

À devoir écrire dessus, je préfère donner mon sentiment sur la reproduction de la violence patriarcale dans les sphères féminines, féministes.

Ces dernières années, l’empowerment des femmes, entendu au sens large comme un processus d’accès au pouvoir est encouragé.

À mes yeux, un progrès à soutenir, bien sûr! Cependant il existe un revers de la médaille.

Mais partons d’abord sur les deux visions de cet empowerment, une vision dite « néo-libérale » et une vision dite plus « radicale ».

Empowerment néo-libérale

Avoir accès au pouvoir signifie, dans cette acception néo-libérale, être intégré au monde du travail et de la consommation. Il faut donc trouver sa place dans l’économie de marché, être « entrepreneur de sa propre vie ». Cela implique une capacité de conduire rationnellement son existence, de faire des choix. Mais la question de l’émancipation et de la justice sociale n’est pas posée. Tout au plus est évoquée celle de l’accès aux opportunités, sans remise en cause des inégalités sociales.

Au nom de leur empowerment, les femmes sont sommées de se prendre en charge par elles-mêmes, en créant des micro-entreprises pour faire vivre leur famille, en agissant comme des consommatrices rationnelles et responsables. Elles assument à moindre frais les défaillances ou l’inexistence des services publics et la dégradation de la planète. Ou encore, elles assurent la construction de marchés émergents par le biais de groupes « solidaires » au nom d’un capitalisme prétendument social.

Empowerment radical

L’empowerment « radical » vient de mouvements d’éducation populaire et de défense des minorités des années 1960-70, dans la mouvance notamment de la théologie de la libération latino-américaine et du community organizing états-unien. La vision radicale mise sur l’acquisition de conscience critique, de pouvoir intérieur et de capacité d’action individuelle et collective promouvant le changement social.

Dans cette optique, les enjeux de l’empowerment sont la reconnaissance des groupes pour mettre fin à leur stigmatisation, l’autodétermination, la redistribution des ressources et les droits politiques. L’objectif d’émancipation individuelle et collective débouche sur un projet de transformation sociale. Dans les approches les plus radicales, cette transformation repose sur une remise en cause du système capitaliste. Cette conception de l’empowerment lie les notions de justice, de redistribution, de changement social, de conscientisation et de pouvoir exercé par ceux d’« en bas ».

Mais l’analyse de la réalité quotidienne des luttes nous invite à un autre regard.

L’après-patriarcat

Nous nous voudrions dans une ère post-patriarcat mais le bout du tunnel peine à être visible.

J’emprunte ici la théorie de l’après-patriarcat d’Eric Macé qui repose sur une lecture des réflexions de Stuart Hall sur le postcolonial.

La postcolonialité désigne les conséquences contemporaines de la colonisation et de la décolonisation, et non pas un monde débarrassé de la colonisation. Alors, le post patriarcat (ou après-patriarcat) désigne les tensions entre le patriarcat et la dépatriarcalisation.

Le principe d’égalité entre les hommes et les femmes est reconnu et même promu légalement et socialement. Mais nous continuons, collectivement, à fabriquer des inégalités et de la discrimination. Ce hiatus, pour Eric Macé, est interprété comme le signe d’une permanence du schéma patriarcal par-delà les avancées de la cause féministe.

Nous sommes aujourd’hui entrés dans une période nouvelle dont la caractéristique majeure est l’ambivalence.

Les inégalités

D’un côté, nous en avons fini avec les convictions d’hier et adopter le principe de l’égalité de genre. De l’autre, il demeure de nombreuses tensions, en raison d’une organisation sociale toujours héritière des principes patriarcaux d’hier. Il en résulte, alors, des inégalités persistantes entre les hommes et les femmes.

Pour Philippe Braud, ces inégalités sont généralement cumulatives. Elles font système et concourent à créer un complexe d’avantages, de primautés masculines. La réalité, alors, est celle d’une société française dans laquelle les chances sont largement déterminées par les appartenances de naissance et se cumulent positivement. Ces inégalités, pour Philippe Braud, découlent de la domination. Elle se définit comme « l’inégale distribution des ressources de pouvoir prévalant dans une société déterminée ».

La domination

Le patriarcat ou l’exploitation et l’appropriation des femmes par les hommes produit aussi une domination symbolique, le système de genre. Les femmes sont assignées à un statut juridique et économique de dépendance qui engendre une identité de genre dévalorisée. Encore aujourd’hui, on renvoie souvent aux femmes une image de personne plus fragile, plus sensible.

L’espace public et les représentations communes sont également saturées d’une érotisation permanente des femmes. En les désignant comme un objet sexuel disponible, c’est autant d’images qui justifient l’appropriation sexuelle des femmes.

Mais la nature n’explique rien du social car elle est toujours réinterprétée par les constructions sociales. Le sexe biologique n’est pas clairement binaire et ne détermine pas a priori les groupes sociaux. Le patriarcat et le système de genre lui confèrent une telle importance dans le classement et les rôles sociaux des êtres humains.

Il peut donc coexister chez un même individu des distorsions entre ses convictions, ses connaissances et ses actes. Il est alors possible qu’au sein d’un collectif en majorité féminin et féministe, il existe une telle distorsion. Un de ses membres en position de pouvoir peut reproduire la violence du patriarcat, socle de nos sociétés modernes.

Le pouvoir et le sexe

L’étude « Power Affects Sexual Assertiveness and Sexual Esteem Equally in Women and Men, publié dans Arch Sex Behav., 2018 », montre que le pouvoir social d’un individu, quel que soit son sexe, modifie son comportement sexuel. Ce sentiment de puissance dope son désir et lui donne confiance dans ses capacités de séduction. Cette modification, soulignent Joris Lammers et Janka Stoker, est la même chez les hommes et les femmes.

La position sociale pousserait donc à ignorer les normes sexuelles associées à leur genre en particulier. Le pouvoir social modifie les schémas traditionnels de genre dans le sexe. Il désinhibe.

Le collectif 50/50, le renouveau.

Assemblée de femmes, Suzanne FREMONT (1876-1962)

J’espère de tout coeur que le Collectif 50/50 saura renaitre de ses cendres. Il a été et reste un admirable outil de lutte contre les inégalités. En quatre ans, le collectif a travaillé d’arrache-pied. La création du livre blanc, les primes à l’emploi de femmes dans l’industrie du cinéma et de l’audiovisuel, les ateliers et les monitorings sont autant d’actions concrètes.

A présent, le collectif doit se relever de cette crise. Reconnaître ses échecs est déjà un gage d’humilité. Évoluer vers une démocratie plus horizontale en toute transparence est un signe, j’allais dire puissant mais je vais éviter, est donc une preuve de volonté d’aller vers une nouvelle société avec plus de justice et d’égalité.

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